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17/08/2018 12h:50 CET | Actualisé 17/08/2018 12h:50 CET

Recep Tayyip Erdoğan et le taux d’intérêt

Depuis le début de l’année, la livre turque a perdu 40% de sa valeur face au dollar et à l’euro

Umit Bektas / Reuters

L’été semble être une saison propice pour les crises financières ou, plus exactement, pour leur déclenchement. Ainsi, c’est au cœur de la saison estivale 2007 que sont apparues les premières craquelures qui devaient conduire au grand choc des subprimes en 2008. Idem pour la crise asiatique ou la crise mexicaine qui secouèrent toutes les deux la planète financière et économique au milieu des années 1990. Cette fois-ci, c’est la Turquie et la Grande-Bretagne qui tiennent le mauvais rôle en raison de la faiblesse de leurs monnaies respectives. Laissons de côté, pour cette fois, la livre sterling accablée par le brexit et examinons ce qui concerne la türk lirası ou lira.

 Depuis le début de l’année, cette devise a perdu 40% de sa valeur face au dollar et à l’euro. Vendredi 10 août, elle a même connu un spectaculaire plongeon de 16% en une seule journée. Les facteurs expliquant cette déroute qui plombe l’économie et grève le pouvoir d’achat des Turcs ne manquent pas. Il y a d’abord un fait structurel incontournable : la Turquie a beau être une puissance économique émergente capable d’afficher des taux de croissance spectaculaires, il n’en demeure pas moins qu’elle souffre d’un grand déséquilibre, celui de ne pas posséder de réserves d’hydrocarbures. Conséquences, ce pays a un besoin continuel de devises pour acheter son gaz et son pétrole. La livre turque est convertible ce qui a son avantage quand elle tient son rang mais cela présente aussi l’inconvénient de l’exposer aux bourrasques (et aux tempêtes) des marchés des changes.

 L’autre grand problème structurel de l’économie turque vient du fait de l’importance de l’endettement, en devises fortes et notamment en dollar américain, des entreprises et des ménages. Au début des années 2000, avant même l’arrivée au pouvoir de l’AKP de l’actuel président Recep Tayyip Erdoğan, cette question était recensée par les rapports du Fonds monétaire international (FMI) qui pointaient le danger d’une telle accumulation de dette, un peu à l’image de ce que le Mexique avait connu au début des années 1990. Dix-huit ans plus tard, le problème est toujours là. Les entrepreneurs turcs changent leurs livres contre des dollars et quand vient la perte de confiance en l’économie ou en l’avenir (en raison de facteurs géopolitiques), le billet vert ou l’euro deviennent des valeurs refuge et la monnaie nationale plonge.

De manière immédiate, si la lira s’affaiblit jour après jour, c’est aussi à cause de la crise qui oppose l’administration Trump à Ankara en raison du sort du pasteur américain Andrew Brunson. Le président américain veut forcer le pouvoir turc à libérer ce religieux détenu en raison de liens supposés avec la confrérie Gülen accusée d’avoir fomenté la tentative de coup d’Etat contre Recep Tayyip Erdoğan en juillet 2016. Mais ce que veut surtout Donald Trump, c’est que la Turquie lâche l’Iran et soit plus docile en ce qui concerne le dossier israélo-palestinien. Tout cela entretient donc un halo d’instabilité autour de la livre. Et il faudrait être totalement inconscient pour croire qu’aucun effet de contagion n’est possible. En effet, les banques européennes sont très exposées en Turquie et si des entreprises locales font défaut, un effet domino n’est pas à exclure.

Mais revenons à un aspect intéressant de cette crise. Depuis des années, Recep Tayyip Erdoğan fait pression sur la banque centrale de son pays pour qu’elle maintienne des taux d’intérêts bas. Rappelons rapidement que le taux directeur d’une banque centrale influe directement sur l’activité économique, sur la valeur d’une monnaie et sur le niveau de l’inflation. Pour résumer, quand l’économie va mal, on la stimule en baissant les taux et quand elle s’échauffe, on les augmente pour contrer l’inflation. De même, si une devise plonge, la Banque centrale augmente les taux pour la rendre plus “attractive” aux yeux des investisseurs.

Quand la livre turque a commencé à donner des signes de faiblesse, Recep Tayyip Erdoğan a tout fait pour retarder l’inéluctable : à savoir l’augmentation des taux d’intérêts. Cela lui est reproché aujourd’hui encore alors que la devise continue de dévisser. Pourquoi un tel refus ? Pour le président turc, le taux d’intérêt est un “instrument d’exploitation qui rend les pauvres plus pauvres et les riches plus riches.” Nombre de commentateurs ont pointé du doigt le fait que le locataire du Palais blanc tente coûte que coûte de respecter le précepte coranique d’interdiction du taux d’intérêt (ou de l’usure, selon une interprétation plus libérale). Comme le relève un article du Monde diplomatique, Erdoğan a tout de même été obligé de plier face à la pression des marchés (1). Mais il n’a pas complètement cédé et on le comprend bien en sachant que, dans un autre pays, la banque centrale n’aurait pas hésité à multiplier les hausses de taux d’intérêt pour freiner la dérive de la monnaie.

On connaît les dérives, notamment en matière de respect des droits humains et des libertés individuelles, de Recep Tayyip Erdoğan. On est en droit de se demander où il mène son pays. Mais sa position à propos du taux d’intérêt interpelle. Quand on compile toutes les réactions hostiles de la presse économique et financière internationale qui accompagnent ses déclarations sur le caractère inique du “loyer de l’argent”, on se dit que le débat mériterait d’être ouvert. Nous vivons effectivement dans un monde où le taux d’intérêt est à la base de tout. Il n’est pas une simple opération de la vie courante sans que, quelque part, ne se niche un pourcentage grevant les avoirs des uns et des autres. Qu’un dirigeant autoritariste soit le seul à exprimer ses griefs à l’encontre de cette implacable norme financière qui régit la planète en dit long sur la pauvreté des idées politiques contemporaines.

 

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