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01/06/2018 14h:55 CET | Actualisé 01/06/2018 14h:55 CET

Ramadan

shaifulzamri.com via Getty Images

Le ramadan est un aspect si remarquable de la vie collective au Maghreb que les voyageurs européens venus visiter ces régions ne pouvaient manquer de le remarquer. Tous n’étant pas aussi superficiels qu’on l’a dit dans la période de décolonisation, ils ont parfois, souvent, été impressionnés par ce phénomène et se sont interrogés à son propos.

L’un des plus intelligents et intuitifs de ceux qui sont venus en Algérie est l’écrivain Maupassant qui dans les années 1880 y a fait trois voyages, d’abord comme journaliste chargé d’un reportage sur un soulèvement auquel est attaché le nom de Bou Amama puis pour son plaisir et par intérêt personnel pour un pays qu’il jugeait fascinant.

A son premier voyage il arrive sans la moindre préparation et découvre l’existence du ramadan dont il ne savait manifestement rien auparavant. Il s’avise par hasard que quelque chose de très important se passe à un certain moment de la journée, au sein des populations arabes qu’il a sous les yeux alors qu’il voyage à l’intérieur du pays (dans les villes côtières il ne voit que les aspects devenus européens).

La scène se passe alors qu’il redescend un soir de Boukhari, vers le coucher du soleil: “Tous avaient les yeux fixés sur le fort de Boghar, là-bas, sur la grande côte en face, sur l’autre versant de la vallée poudreuse. Tous étaient immobiles, attentifs comme s’ils eussent attendu quelque événement surprenant. Tous tenaient à la main une cigarette vierge encore et qu’ils venaient de rouler. Soudain une petite fumée blanche jaillit au sommet de la forteresse et aussitôt dans toutes les bouches pénétrèrent toutes les cigarettes, tandis qu’un bruit sourd et lointain faisait frémir le sol… ”. Ce canon est celui qui annonce la fin du jeûne.

Maupassant est surtout frappé par le caractère collectif des comportements arabes, ce qui peut s’expliquer par le fait qu’il les voit toujours en groupe et d’un peu loin, dans des attitudes qu’il essaie de comprendre, et qui lui révèlent peu à peu toute une vie dont les premières apparences ne lui disaient à peu près rien.

Sur le ramadan il s’informe évidemment, et reproduit dans ses lettres toute une série d’informations à l’usage de ses lecteurs français. Certaines d’entre elles, mais certaines seulement, et c’est le cas pour les meilleurs des voyageurs, sont tirées d’observations personnelles, prises sur le vif: “J’ai pu assister, dans la grande mosquée d’Alger, à la cérémonie religieuse qui ouvre le ramadan”.

Il est certain que ces manifestations de la foi musulmane sont loin de le laisser indifférent, et certainement pas hostile. Il en parle de plus en plus dans ses écrits sur le Maghreb, notamment à l’occasion de son troisième voyage qui se passe principalement en Tunisie, et à Kairouan (La Vie errante).

S’il n’était mort prématurément (en 1893, à l’âge de 42 ans)  et si la fin de sa vie n’avait été obnubilée par la maladie mentale, nous en saurions sans doute davantage sur son rapport à la religion, car il faisait partie de ces êtres qui, leur vie durant, ont cherché comment apaiser leur angoisse et faire face à leur difficulté d’exister. Cependant, on peut affirmer qu’il n’a rien trouvé de tel du côté de la religion catholique telle qu’elle existait en France à son époque.

Il l’a dénoncée férocement dans ses nouvelles et dans ses romans, et il se trouve qu’il a fait dans le premier d’entre eux, intitulé Une Vie (1883) une étonnante représentation de l’intégrisme religieux, en la personne d’un certain Abbé Tolbiac, qu’il oppose certes à un curé beaucoup plus débonnaire et tolérant, mais qui n’en donne pas moins une idée redoutable de ce que pouvait être l’intégrisme catholique, dans les campagnes françaises, à la fin du 19e siècle.

Maupassant n’emploie pas le mot “intégriste” mais, dans le même sens, le mot “intègre”;  Jeanne, la faible et influençable héroïne  du roman, est manipulée par “ce frêle abbé intègre et dominateur” : “D’une inflexible sévérité pour lui-même, il se montrait pour les autres d’une implacable intolérance. Une chose surtout le soulevait d’indignation, l’amour. Il en parlait dans ses prêches avec emportement, en termes crus, selon l’usage ecclésiastique, jetant sur cet  auditoire de rustres des périodes tonnantes contre la concupiscence ; et il tremblait de fureur, trépignant, l’esprit hanté des images qu’il évoquait dans ses fureurs”.

L’intervention malencontreuse de ce fanatique provoque des catastrophes et au moins deux morts ;  d’ailleurs le père de Jeanne, homme de bon sens et raisonnable, avait signalé d’emblée à quel point un tel individu était dangereux.

Pour nous qui lisons Maupassant aujourd’hui, une conclusion semble s’imposer: l’intégrisme n’est pas le fait d’une seule religion (ou d’un seul monothéisme). Il est susceptible de les affecter toutes selon les circonstances et à certains moments. Propagé par des individus profondément malades et délirants (pas besoin d’écrits psychanalytiques pour en faire le constat), il est susceptible de provoquer des ravages gravissimes au sein d’une société petite ou grande.

Les hommes politiques sont obligés d’en tenir compte de manière parfois paradoxale : dans la France de la Troisième république, à l’époque de Maupassant, les Républicains (de gauche) s’opposent au droit de vote pour les femmes parce qu’elles subissent  massivement l’influence des prêtres qui sont anti-républicains. On voit par là que l’une des pires conséquences de l’intégrisme consiste ou consisterait dans les mesures politiques nécessaires pour le combattre.