MAROC
28/03/2019 12h:44 CET

Rajaa Nadifi: "Au Maroc, les études de genre sont nécessaires pour déconstruire le patriarcat"

Et "sortir du sous-développement".

Caiaimage/Tom Merton via Getty Images

SOCIÉTÉ - Combattre les inégalités hommes-femmes ne passe pas que par l’adoption de lois et la signature de traités internationaux. L’éducation, que ce soit au sein de la famille ou à l’école, est aussi l’un des piliers de la lutte contre le sexisme, de même que la formation et la recherche sur le genre, outils indispensables pour mieux comprendre les inégalités entre les sexes et trouver des solutions pour y faire face.

Si, depuis les années 2000, le Maroc a signé de nombreuses conventions internationales en faveur de l’égalité entre hommes et femmes, et que la cause “genre” a été intégrée en 2005 dans les politiques publiques (les ministères ont tous adopté un budget sensible au genre), le combat pour l’égalité n’est pas encore gagné. Et pour certain-e-s chercheur-e-s, l’université a un rôle fondamental à jouer sur cette question. Rajaa Nadifi, directrice du laboratoire genre, éducation, littérature, médias (GELM) à la faculté des lettres et des sciences humaines Aïn Chock de l’Université Hassan II de Casablanca, a ainsi participé l’année dernière à l’élaboration d’un état des lieux sur les études de genre au Maroc, encore trop peu nombreuses. S’il existe des formations ou laboratoires traitant de ces questions dans plusieurs universités du royaume, seuls trois masters (deux en français et un en anglais) sont accrédités au Maroc.

À l’occasion de la tenue du premier symposium international “Genre & Université” organisé à Casablanca et Rabat le 28 et 29 mars en partenariat avec l’Unesco, le HuffPost Maroc s’est entretenu avec Rajaa Nadifi pour comprendre pourquoi le développement des études de genre, autrefois appelées ”études féminines”, est indispensable aujourd’hui.

HuffPost Maroc: Comment peut-on définir les études de genre? En quoi consistent-elles?

Rajaa Nadifi: Les études de genre sont des études qui s’intéressent à la construction du féminin et du masculin. On essaie de comprendre les modalités de construction du genre, par quel processus se mettent en place les stéréotypes de genre et les inégalités. On essaie de réfléchir, par des études de terrain et des analyses de discours, aux inégalités entre les sexes et de voir comment essayer de les réduire. Les études de genre sont pluridisciplinaires. Il y a en effet une transversalité et une intersectionnalité importante dans ce domaine. On ne peut pas se contenter de travailler sur le genre de manière restreinte et limitée à un champ disciplinaire. Il faut faire appel à plusieurs disciplines (sociologie, psychologie, etc.) pour comprendre le genre, tel qu’il est dans le contexte dans lequel il se trouve.

Depuis quand l’université marocaine s’intéresse-t-elle à ces études de genre?

Au départ, c’est surtout la recherche sur les femmes (ce qu’on appelait les études féminines) qui a commencé dans les années 70 et s’est poursuivie jusque dans les années 90. C’est vraiment au milieu des années 2000 que des formations se sont mises en place au Maroc avec l’appellation ”études de genre”. En 2005, le Maroc a adopté, au niveau des politiques publiques, la budgétisation sensible au genre. Les équipes de chercheurs qui travaillaient sur la question des femmes ont opté pour l’appellation “genre” et des formations nouvelles ont été créées. Des laboratoires comme le GELM que je dirige, qui existe depuis 2015, de même que des équipes de recherche sur le genre, sont maintenant présents dans toutes les régions du Maroc. Cela montre qu’il y a une vraie dynamique au niveau national. Ce n’est pas quelque chose qui est centralisé sur l’axe Rabat-Casablanca: il y a aussi des structures à Tanger, Fès, Meknès, Kénitra, Mohammedia, Marrakech, Beni Mellal et Agadir.

Néanmoins, dans l’étude que vous avez publiée l’année dernière, vous soulignez l’insuffisance de ce genre de formations et le manque de structuration du domaine...

Nous avons en effet constaté que les structures de formation et de recherche sur le genre sont présentes dans toutes les régions mais n’ont pas beaucoup de visibilité. Elles sont un peu éparpillées et fragiles, parce qu’il n’y a pas de véritable institutionnalisation des études de genre dans l’université ni de soutien suffisant. Certains établissement préfèrent soutenir d’autres formations jugées plus “utiles”. Les chercheurs et formateurs ne communiquent pas suffisamment ensemble. Il est donc très important de renforcer le réseautage entre ces différentes structures, de créer des liens, favoriser les partenariats, les échanges et la connaissance. C’est pourquoi nous avons réalisé cet état des lieux l’année dernière pour faire connaître l’existant dans ce domaine.

Quelles sont vos principales revendications pour développer les études de genre au Maroc?

Il s’agit d’abord d’aviser les autorités compétentes, en particulier le ministère de l’Enseignement supérieur mais aussi celui de la Solidarité et du développement social, sur les difficultés que traversent toutes ces formations sur le genre, et de mettre aussi le doigt sur les inégalités de genre. L’université a des missions directes de formations dont le pays a besoin. La mission de l’université, c’est de soutenir cette formation et cette recherche pour que le pays en bénéficie. Nous avons également mis en avant que l’égalité entre hommes et femmes est un acteur direct et responsable du développement humain et socio-économique du pays. On demande également une institutionnalisation et un cadrage du domaine, ainsi que l’élaboration d’un référentiel conceptuel commun pour développer la recherche sur le genre. L’université doit enfin participer à la mise en place de l’analyse genre dans les institutions et les ONG.

Quels sont les principaux freins au développement des études et de la recherche sur le genre?

De manière générale, la recherche est le parent pauvre de l’université. Comme toutes les autres structures de recherche, les études de genre ne sont pas assez soutenues, le budget est insuffisant. Nous touchons aussi des disciplines qui sont un peu en système clos. L’université n’a pas réussi à favoriser les échanges et les ponts entre les disciplines, alors que les études de genre ont besoin de cette transdisciplinarité. Il faut aussi que l’université marocaine fasse des efforts pour inclure les études de genre au niveau institutionnel. C’est toute une politique universitaire qui doit s’adapter, qui doit être formulée, pour favoriser le développement des études de genre.

Certains responsables universitaires ne sont-ils pas aussi un peu frileux pour soutenir ce type de formations?

Dans certaines universités, les professeurs ne sont pas montrés du doigt ou mal perçus parce qu’ils s’intéressent à ces questions, mais dans d’autres, où les responsables universitaires et l’administration sont parfois plus conservateurs, ils peuvent l’être et ne sont donc pas soutenus. On peut se heurter à cela, à un refus ou un rejet, une décrédibilisation de ce domaine. Les chercheurs des études de genre sont généralement féministes, comme partout dans le monde, mais en même temps, les études de genre, ce n’est pas qu’une question de militantisme, ce sont de vraies recherches de terrain, accomplies par des sociologues, des psychologues, des gens de lettres, etc.

Pourquoi est-ce essentiel de les développer aujourd’hui?

On a bien compris que la moitié de l’humanité participe au développement, mais est-ce qu’on lui reconnaît cette participation? On ne veut pas toujours reconnaître la place centrale qu’occupent les femmes dans le développement. C’est pour ça qu’il y a encore toutes ces inégalités. On les traite toujours comme des êtres dominés. On est quand même dans une société encore patriarcale, où la domination masculine est fort présente, et les études de genre qui essaient de déconstruire cette domination masculine et ce patriarcat sont utiles. Parce que c’est par l’éducation, l’enseignement, la formation et la recherche qu’on peut avancer sur ces questions. Si on ne met par la recherche et la formation au service du développement social et humain, si on ne tient pas compte des problèmes que posent cette domination masculine, ce patriarcat, ce dénigrement des femmes et cette minorisation, si on n’essaie pas de comprendre pourquoi et comment, et de chercher des solutions, ce sera impossible de sortir du sous-développement. Si on veut avancer vers les droits humains et l’égalité, qui sont des principes fondamentaux, il ne suffit pas de signer des conventions internationales, il faut des politiques concrètes, une application de ces principes. Et l’université a un rôle fondamental à jouer dans le développement sociétal.

Qui sont les étudiants qui suivent ce genre de formations et quels débouchés s’offrent à eux?

Nous recrutons, dans les masters, entre 25 et 30 étudiants en général. Le public qu’on reçoit est très varié. Nous avons des maîtres d’école, des professeurs de collège ou de lycée. Ce public-là occupe une place importante. Nous avons aussi des gens qui viennent du secteur de la santé, du droit, du ministère du développement social, du ministère de l’Intérieur, des gendarmes, des policiers et policières. Ce sont généralement des cadres et des fonctionnaires qui viennent pour compléter leur formation. Mais nous avons aussi des étudiants jeunes qui arrivent avec une licence et n’ont pas de métier. Ils sont facilement recrutés après, grâce à cette pluridisciplinarité qui est au coeur de notre formation. Il y a par exemple, à Casablanca, un cours de sociologie, un cours de linguistique, de développement, de langue anglaise, de littérature et art, etc. Cette pluridisciplinarité nous permet de sortir des lauréats qui ont un vrai bagage, ce sont des gens qui ont beaucoup travaillé sur le terrain pour leur mémoire de master. Tout cela fait d’eux des profils polyvalents, avec une formation variée qui leur donne des compétences différentes et qui leur permet de se positionner sur le marché de l’emploi.