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11/12/2018 09h:15 CET | Actualisé 11/12/2018 09h:15 CET

Radical, radicaux

Stephane Mahe / Reuters

Il y a des mots qu’une époque découvre ou presque et qui correspondent si bien à ses problèmes qu’elle en use sans modération. A partir du moment où le mot a conquis sa place dans l’espace  public,  il se met à migrer d’un domaine à l’autre (tiens, “migrer” encore un mot de notre époque, même si ce qu’il désigne est sans doute aussi vieux que l’humanité !) et on constate qu’il est devenu “viral », adjectif qui a cessé d’être purement médical pour désigner tout ce qui se propage sur internet de manière irrépressible (en tout cas pendant un certain temps).

Prenons donc un mot dont la fortune est devenue considérable depuis plusieurs années sous diverses formes, selon qu’il s’agit d’un verbe, d’un nom ou d’un adjectif. On a constaté non sans panique dans les familles que certains jeunes se radicalisaient, étaient en voie de radicalisation : il s’agit de ces jeunes Musulmans conquis par le discours des salafistes et qui vont les rejoindre pour devenir des combattants entièrement dévoués à leur cause, au point de lui sacrifier sciemment leur vie.

Tout cela est bien connu mais malheureusement on a bien du mal à intervenir auprès de ces jeunes radicalisés, d’autant plus qu’ils le sont clandestinement en sorte que même leur famille et leurs proches ne se rendent compte de rien jusqu’au moment où le jeune radicalisé passe à l’acte, partant rejoindre Daesh, l’Etat islamique et le lieu de ses combats, ou participant en Europe à des attentats terroristes meurtriers. Qu’on lise à ce propos l’excellent Khalil de Yasmina Khadra (2018).

Néanmoins, considérant la gravité du danger, un certain nombre d’organismes se sont créés pour tenter de “déradicaliser” ces jeunes en perdition, et c’est ainsi qu’on s’est enrichi d’un nouveau mot, à défaut d’une efficacité. Depuis les attentats de 2015 en France, des expériences de déradicalisation ont été tentées, ce sont donc leurs auteur(e)s qu’il faudrait consulter pour plus de précision.

Mais pendant ce temps-là, l’idée de déradicalisation et le mot lui-même ont fait leur chemin, et les voilà qui connaissent un regain de faveur dans les médias à propos du mouvement dit des Gilets Jaunes qui exprime en France, avec violence, un certain nombre de revendications.

Après plusieurs semaines d’actions menées par ces opposants, on s’interroge : Les gilets jaunes sont-ils en voie de radicalisation ? La question est loin d’être purement  formelle car chacun voit bien la gravité des conséquences si tel est le cas : de plus en plus de violence, de moins en moins de négociation envisageable pour une “sortie de crise”.

Après une journée d’insurrection à Paris, le 8 novembre, on a entendu cette réponse bien intéressante d’un politologue auquel on demandait si les gilets jaunes étaient en voie de radicalisation. Il déclare en tout cas, et sans vraiment se prononcer sur la question, que la radicalisation est en train  de changer de domaine, et qu’elle passe du religieux au politique, alors même que les experts en tout genre annonçaient le contraire :

“Certains intellectuels nous assuraient jusqu’à présent que la violence de la lutte des classes était derrière nous, que seuls les tiraillements culturels comme la religion pouvaient engendrer de la violence, mais l’on voit bien que c’est l’insécurité économique, plus que culturelle, qui a mené à la protestation des “gilets jaunes”″.

Allez donc vous fier aux experts !

Pour le mot radicalisation, il s’agirait donc d’un passage au registre politique—ce qui en fait est loin d’être une nouveauté mais bien au contraire un retour,  et une confirmation du sens qu’a eu longtemps le mot “radical” lorsqu’il y avait en France un parti de ce nom. Histoire bien intéressante car on y voit comment le Temps est un grand maître pour changer voire inverser le sens des mots.

Si l’on prend cette histoire par la fin, on ne peut s’empêcher d’en rire car les derniers d’entre nous qui ont eu la possibilité de connaître des radicaux en chair et en os, en tout cas des survivants locaux de cette espèce au moment où elle était en voie de disparition, en ont sans doute gardé l’image un peu caricaturale de messieurs d’un âge avancé, portant moustache et barbichette bien peignée avec col cassé et nœud papillon. Tout cela évidemment bien éloigné de l’idée d’une “radicalité” au sens le plus courant du mot : intransigeance dans les principes, refus de tout compromis, mépris de toute position modérée et conciliatrice.

Qu’était-il donc arrivé au parti radical du début à la fin de sa longue histoire ? En fait rien de vraiment original, disons qu’il s’agit plutôt d’un cas exemplaire de ce type d’évolution. Qu’on en juge par cette brève présentation qui est celle de tous les dictionnaires : “D’abord classé à l’extrême gauche de l’échiquier politique, il s’oriente progressivement vers le centre droit”. Il est vrai que cette histoire se joue dans un temps long, puisque fondé en 1901, le parti radical disparaît de la scène politique en 2017. Et l’on peut dire encore pour simplifier et pour accentuer son caractère exemplaire, qu’il a été par excellence le parti de la Troisième République, (le plus long régime de la France moderne, puisqu’elle a duré  70 ans, de 1870 à 1940), celui qui a mis en place la laïcité, qui a géré la Première Guerre mondiale et traversé les soubresauts de l’entre-deux-guerres.

Cela fait tout de même beaucoup de Radicaux, pendant toutes ces décennies, et si l’on continue à jouer sur le mot qui nous a servi de point de départ, on peut dire qu’au fil du temps ils se sont “déradicalisés” tout seuls, pour aboutir à ce fameux centre droit, dont la ligne directrice pourrait bien être d’éviter toute violence. Nous vivons une époque où les choses vont beaucoup plus vite qu’il y a un siècle. On peut donc supposer que les radicaux de toute sorte vont de plus en plus vite à se déradicaliser. Mais si ce propos peut sembler optimiste, il a sa contrepartie inquiétante : comme pour compenser cette brève durée, les radicalisés se font de plus en plus violents.