MAROC
17/02/2016 06h:43 CET | Actualisé 17/02/2016 08h:12 CET

Rachid Yazami: "Le Maroc est en décalage avec les avancées de la recherche scientifique" (INTERVIEW)

Terran Tang
Rachid Yazami a inventé une puce qui permet de charger une batterie en quelques minutes

SCIENCES - Dans le hall de l'Académie Hassan II des sciences et techniques, Rachid Yazami est l'un des rares scientifiques invités à l'événement "La science dans tous ses états" que l'on reconnait de loin. Le scientifique, venu de Singapour pour les dix ans de l'Académie Hassan II, multiplie les accolades et signe même quelques autographes! Cette popularité, il la doit notamment à une large couverture médiatique fin 2015 au Maroc, où il a été brandi comme une fierté nationale après avoir inventé une puce qui optimise le chargement des batteries et prolonge leur longévité. Dans les milieux scientifiques, Rachid Yazami est reconnu pour avoir été le premier à avoir découvert en 1980 le pôle négatif des batteries rechargeables au lithium, utilisés dans la plupart des appareils mobiles aujourd'hui.

Comment est-il parvenu à devenir l'un des scientifiques les plus remarqués de la planète? Combien de temps faudra-t-il encore attendre avant que cette puce ne soit intégrée à nos smartphones? Comment se porte la recherche scientifique au Maroc? Souriant et non moins franc, Rachid El Yazami a répondu aux questions du HuffPost Maroc.

Comment devient-on inventeur?

La réponse n'est pas évidente. C'est une envie qui a pris son départ dans la curiosité de ce qui m'entoure. Mais cela a été également nourri pas un certain nombre de professeurs qui ont encouragé cette curiosité qui paraissait inhabituelle alors que j'avais à peine huit ans. Avant de me passionner pour les batteries, je me suis intéressé à la géologie. J'allais dans la banlieue de Fès, je cassais les roches et les amenais au professeur des sciences naturelles qui me donnait des détails sur ce que j'avais récolté. Après, il y a aussi le volet "vouloir inventer" qui s'apparente essentiellement à la créativité de chacun.

Pour les médias, vous êtes celui qui a inventé une puce capable de charger les batteries en quelque minutes seulement. Comment cela a-t-il été possible? Et combien de temps avez-vous travaillé sur cette invention?

Mon invention est une puce électronique intégrable dans une batterie. Cette puce a plusieurs fonctions dont la plus importante est de contrôler la qualité de la batterie. Ce n'est pas ce dispositif qui charge la batterie, mais il permet une meilleure communication avec le chargeur pour optimiser le temps d'alimentation. Le travail sur cette puce a pris au moins cinq ans. Nous avons désormais un prototype et espérons le commercialiser très bientôt, en particulier au Maroc, ou plusieurs personnes l'attendent.

Où en êtes-vous arrivé actuellement dans le processus de perfection de votre puce? Combien de temps faudra-t-il encore attendre avant qu'elle soit commercialisée?

D'ici deux ans, cette puce sera déjà dans des batteries de smartphones et de voitures électriques.

Nous avons besoin de deux choses très importantes pour perfectionner ce projet: les compétences humaines - à savoir des gens qui sont capables d'imaginer des choses qui n'existent pas - et des moyens financiers. Je travaille actuellement pour avoir les deux et j'ai un espoir raisonnable que d'ici un ou deux mois il y ait une compagnie intéressée d'investir dans cette technologie, parce qu'il y a un marché immense à séduire. Cette batterie permet non seulement de charger plus vite, mais aussi de prolonger la vie de la batterie. Je pense que d'ici deux ou trois ans, cette puce sera déjà dans des batteries de smartphones et de voitures électriques.

Cette invention risque de révolutionner le monde des technologies. Des géants de l'informatique ont-ils manifesté leur intérêt pour acquérir cette puce afin de la commercialiser?

Tout à fait. Les grands noms connus de la téléphonie portable et de l'automobile électrique s'intéressent à cette invention, parce qu'elle franchit un cap dans le stockage de l'énergie. Pour l'instant nous n'avons pas encore décidé avec qui nous allons entamer le co-développement, mais effectivement, j'ai été sollicité par les géants de l'informatique. Je n'ai rien signé pour l'instant donc je ne peux dévoiler de noms.

On vous connaît plus par vos prouesses scientifiques à l'international. Le Maroc est-il un pays qui soutient assez ses chercheurs?

La réponse est non (rires). Le Maroc est en décalage avec les avancées de la recherche scientifique, mais il y a beaucoup d'efforts qui se font. D'ailleurs, l'Académie Hassan II des sciences et techniques est là pour essayer de repérer les thèmes scientifiques qui sont d'intérêt économique et social pour le Maroc, et d'autre part pour essayer de faire du milieu scientifique marocain un environnement plus efficace. Pour cela, il faut du temps, des moyens et des compétences humaines.

En 2007, vous avez créé une start-up qui se charge de commercialiser vos inventions. Quels sont vos produits phares pour l'instant?

Le produit phare de ma start-up est un système qui permet de scanner les batteries, comme c'est le cas d'un scanner pour le corps humain. C'est un dispositif qui examine la batterie pour fournir des informations très utiles sur son état de santé, sa constitution et sa longévité. Ce même scanner nous a aussi permis de prévoir des risques et d'augmenter la durée de la batterie de 20%.

Alors que vous êtes actuellement chercheur à Singapour, avez-vous envisagé un jour de revenir au bercail afin de poursuivre vos recherches ici et par la même occasion soutenir les jeunes chercheurs du royaume?

Il n'y a pas besoin d'être physiquement au Maroc pour aider le pays.

J'ai des collaborations avec mes collègues marocains. Il n'y a pas besoin d'être physiquement au Maroc pour aider le pays. Je contribue à mon échelle en donnant des conférences, j'accueille des chercheurs marocains à Singapour pour les former. Lorsqu'il y a une opération de vulgarisation de recherche scientifique au Maroc et qu'on m'appelle, je viens pour y participer.

En 2014, vous avez reçu le prix Draper que la presse appelle volontairement "les Oscars de l'innovation". Pensez-vous qu'au Maroc, on attend toujours qu'un chercheur soit consacré à l'international pour qu'il suscite de l'intérêt?

Si cela peut vous soulager, l'invention de la batterie au lithium a été faite en France. Même l'Hexagone n'a pas reconnu cette invention avant les Américains. Alors que l'on a obtenu une distinction en 2012 à Boston de la part de International Institute of Electronics and Electrical Engineering (II3E), bien avant le prix Draper. La France et le Maroc n'ont pourtant pas bougé. Mais il n'est jamais trop tard pour bien faire, il faut prendre le bon côté des choses. Maintenant, l'idéal c'est que cette invention rende service à l'humanité en général et au Maroc en particulier.

Bio express

rachid yazami
  • 1953 - Naissance à Fès
  • 1971 - Obtention d’un baccalauréat en sciences mathématiques au lycée Moulay Driss à Fès
  • 1978 - Admission à l’Institut Polytechnique de Grenoble (INP), où il travaille depuis
  • 1998 - Nomination en tant que directeur de recherche au Centre national de recherche scientifique (CNRS)
  • 2007 - Création en Californie une start-up pour développer et commercialiser ses découvertes
  • 2014 - Obtention du prix Draper
  • 2015 - Invention d’une puce capable de recharger les batteries des smartphones et les véhicules électriques en 10 minutes
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