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14/09/2018 09h:15 CET | Actualisé 14/09/2018 09h:15 CET

Rachid Taha, le blédard français

Jordi Vidal via Getty Images

Dite lors d’une interview consacrée au quotidien Le Parisien (du 03 novembre 2016), la phrase “Français tous les jours et Algérien pour toujours” caractérise sans doute le mieux l’ambivalence socio-culturelle de Rachid Taha, ex-leader du groupe “Carte de Séjour” et détenteur permanent de celle l’assignant à résidence au cœur de la “Marche des beurs” (15/09 au 03/13/1983).

Trois années après cette déambulation antiraciste traversant l’Hexagone du Sud au Nord dans le souci de revendiquer l’égalité des droits territoriaux, l’immigré né à Saint-Denis du Sig (ville d’Algérie située non loin d’Oran) sortait la reprise de Charles Trenet Douce France (1986), affirmant de la sorte à 48 ans son attachement au patrimoine local mais sans toutefois se détourner des premières racines musicales.

Très tôt nourri des longues partitions orientales d’Oum Kalsoum, le désormais Lyonnais adaptera les orchestrations arabes (entendues à la radio) au rock anglo-saxon, brassera divers répertoires musicaux afin de dépasser les styles convenus. Bien que mêlant divers genres, il reviendra régulièrement aux sources du chaâbi avec notamment Ya Rayah (1993) de Dahmane El Harrachi, une version de l’exil qui l’installait définitivement sur la scène internationale alors qu’au niveau national le tube Voilà voilà (1993) faisait de lui un des lanceurs d’alerte prévenant des risques que comportait la montée de l’extrême droite.

Lorsqu’au début de sa carrière il réinterpréta Écoute-moi camarade de Mohamed Mazouni, le disque ne parlait plus directement d’un entiché victime de la femme fatale mais dénonçait paraboliquement une France refusant encore de reconnaître tous les siens, fermant la porte de l’ascenseur social à ceux dont les origines reflétaient trop les couleurs et senteurs du Maghreb.

Toujours à l’écoute des premières mélodies référentielles utilisées comme recours à l’oubli, le chanteur mixait en 1998 l’album Diwân. Sur la pochette du second (2006), il apparaissait coiffé d’un turban traditionnel, manière de préciser « Je sais ainsi d’où je viens ».

Néanmoins, la figure de proue de la techno-raï débutait alors des démarches administratives afin d’obtenir la nationalité du pays d’adoption, ne les finalisera néanmoins jamais car constamment taraudée par un sentiment de culpabilité ou une mauvaise conscience liée à un oncle tué par l’armée française.

Professionnellement installé, disposé à voter, donc à s’impliquer davantage au plan politique, l’indécis Rachid oscillera entre réalités vécues et souvenirs du passé colonial, ne prendra pas de décision finale, demeurera donc le blédard français à la tessiture éraillée que nous rencontrerons en Bretagne à l’occasion d’un concert donné à Noyal-Muzillac.

Accessible et disponible, il n’avait pas la grosse tête, et ce fut un plaisir d’échanger avec lui quelques instants d’ailleurs partagés en présence d’Hakim Hamadouche, le fidèle préposé au mandoluth, également salué puisqu’ayant autrefois fréquenté l’atelier du peintre Choukri Mesli à l’École nationale des Beaux-Arts d’Alger.

Nous nous joignons aujourd’hui à sa tristesse comme à celle de la famille d’un saltimbanque du rythme africano-occidental décédé au domicile des Lilas dans le sommeil d’une nuit mnémonique à la fin de laquelle tournait en boucle le cd-rom Tékitoi (2004)

Saadi-Leray Farid