12/02/2019 15h:16 CET | Actualisé 12/02/2019 15h:16 CET

Les relations économiques et commerciales entre le Maroc et l'Espagne au beau fixe

L´Espagne reste le premier partenaire commercial du Maroc depuis 2012, c´est-à-dire son premier client et son premier fournisseur.

Aurelien Meunier via Getty Images

ÉCONOMIE - Après deux visites reportées, le roi Felipe VI d’Espagne et la reine Letizia arrivent dans le royaume, mercredi 13 février, dans le cadre d’une visite d’Etat qui présente de multiples enjeux pour les deux pays. Les relations bilatérales avec nos voisins du nord n’ont jamais été aussi bonnes et c’est dans ce contexte que le roi Mohammed VI et le souverain espagnol, accompagné d’une forte délégation de l’Exécutif, signeront des accords pour consolider les liens stratégiques entre les deux royaumes. Premier partenaire économique du royaume depuis six années consécutives, quid des relations économique et commerciales avec l’Espagne durant l’année qui vient de s’écouler?

Une dynamique de coopération privilégiée 

En mai 1985, les deux pays ont signé leur premier accord économique: la Convention de non double imposition (dépoussiérée en 2015 par les deux parties pour clarifier conjointement certains aspects de l’accord). Dès lors ont suivi d’autres partenariats comme l’accord de promotion et de protection réciproque des investissements (APPRI), en vigueur depuis le 13 avril 2005 et le mémorandum de coopération financière, signé le 16 décembre 2008 (prorogé, par échange de lettres jusqu’au 16 décembre 2021). 

La récente (et première) visite du Chef du gouvernement Pedro Sanchez au Maroc, le 20 novembre dernier, a illustré les ambitions du nouveau gouvernement espagnol visant à maintenir les relations positives entre les deux pays depuis ces six dernières années.

En effet, à partir de 2012, les relations bilatérales sont portées à un nouveau palier et sont consolidées par les visites royales du roi Juan Carlos Ier en juillet 2013 et Felipe VI, en juillet 2014, ouvrant ainsi la voie à davantage d’échanges entre ministres et officiels des deux pays pour discuter des questions bilatérales et d’accords privilégiés. 

La dynamique de coopération a permis à l’Espagne de devenir le premier partenaire économique du Maroc, tant en importations qu’en exportations, mais aussi l’implantation de près de 800 entreprises espagnoles au Maroc et poussé à la migration une importante communauté marocaine en Espagne. Le Maroc est le deuxième client de l’Espagne hors UE, juste derrière les États-Unis, et son onzième fournisseur. L’Espagne est en revanche le premier fournisseur du Maroc, les exportations espagnoles représentant 35,6% de l’ensemble des exportations communautaires vers le Maroc, suivies des françaises, qui représentent 19,2%, allemandes (8,9%), italiennes (8,7%) et néerlandaises (4,5%).

Au fil des années, le partenariat s’est traduit par une hausse conséquente des transactions commerciales entre les deux pays et par l’implantation des entreprises espagnoles au Maroc, dans des secteurs aussi divers que l’immobilier, le tourisme, l’énergie, les télécommunications, les services financiers, les transports ou le textile et l’habillement, précisait, en 2015, une note du ministère marocain de l’Économie et des Finances. L’ensemble des exportations et des investissements entre les deux pays représente presque 15% du PIB marocain, relève l’ICEX. 

D’importantes opportunités de renforcement du partenariat avec l’Espagne existent et plusieurs chantiers structurants lancés au Maroc ont offert des opportunités de développement des investissements espagnols dans les secteurs de l’énergie solaire, de l’automobile et de la pêche. 

Des chiffres progressivement en hausse

Selon l’Office économique et commercial de l’Espagne à Rabat, cité par l’agence de presse EFE, les flux commerciaux entre les deux pays “dépassent les 14 milliards d’euros”. Ils ont même doublé en six ans. Toujours selon la même source, les exportations marocaines vers l’Espagne ont augmenté de 11,2% en 2017 par rapport à 2016, et les importations marocaines en provenance de l’Espagne ont progressé de 12,5% la même année. 

De janvier à novembre 2018, de manière générale, les exportations espagnoles vers le Maroc s’élèvent à 7.585 millions d’euros et ont connu une augmentation de 2,6%, représentant 2,9% du total des exportations. En ce qui concerne les importations espagnoles de la même période, qui s’élèvent à 6174 millions d’euros, elles ont augmenté de 5,4%, soit 2,1% du total des importations. Toutefois, le taux de couverture commerciale entre l’Espagne et le Maroc, qui s’établissait à 127,6% à la fin de 2017, est tombé à 122,9% pour la période de janvier à novembre 2018, indiquent des chiffres de l’ICEX. Pour l’Office, interrogé par le HuffPost Maroc, cela démontre la complémentarité des échanges entre l’Espagne et le Maroc, “fondée sur le développement d’une relation commerciale qui se base sur une intégration efficace dans la chaîne de valeur globale au niveau des deux rives du Detroit”. 

L’Espagne est le premier client du Maroc, indique par ailleurs à notre rédaction l’Office économique et commercial de l’Espagne à Rabat, précisant que les importations espagnoles représentent 41,6 % du total des importations communautaires provenant du royaume, suivie de la France, avec 28,6% du total, de l’Italie avec 6,3%, du Royaume-Uni avec 4.8% et de l’Allemagne avec 4,4%. Parmi les principales exportations marocaines vers l’Espagne, pendant la période janvier-octobre 2018 on retrouve: les matériaux électriques (28%), les vêtements pour femmes et hommes (22,9%), et mollusques et crustacés (8,3%). D’autre part les principaux articles importés de l’Espagne, pour la même période sont les combustibles et lubrifiants (13,8%), les composantes d’automobile (13,3%), et tissus d’habillement (10,2%), poursuit l’Office économique et commercial espagnol à Rabat. 

Une ombre au tableau...

Si les chiffres continuellement en hausse annoncent toujours des relations au beau fixe, l’Espagne et le Maroc ont cependant connu en 2018 une crise suite à la suspension unilatérale du trafic douanier à Melilla, voulue par Rabat. La fermeture de la frontière commerciale, qui sépare le Maroc de l’enclave espagnole, le 31 juillet dernier, a jeté un coup de froid dans les relations commerciales entre les deux royaumes.

Rabat a décidé d’autoriser seulement le dédouanement des marchandises au port de Beni Ansar qui jouxte la ville espagnole, afin de lutter contre l’économie informelle et l’évasion fiscale et d’accroitre l’économie locale dans le nord du pays. Les importantes pertes subies par la ville de Melilla ont alors poussé le gouvernement espagnol à intensifier les rencontres avec le Maroc et créer un groupe de travail pour proposer des solutions aux problèmes rencontrés. Le groupe qui ne s’est rencontré qu’une fois, le 11 décembre à Malaga, n’a apporté aucune solution satisfaisante à part accorder quelques 15.000 à 20.000 permis supplémentaires demandés par Rabat pour les camions de transport, ce dans le cadre de l’accord bilatéral de transport, selon des sources espagnoles reprises par El Confidencial. 

Dans un rapport rédigé à la fin du mois dernier, à l’occasion de la préparation de la visite du roi Felipe VI, le bureau économique et commercial de l’Espagne à Rabat annonce formellement que cette douane ne sera pas rouverte, “compte tenu de la situation du commerce atypique”, a-t-il déploré à propos du commerces des villes autonomes espagnoles avec le Maroc. “Avec de plus en plus de restrictions, le commerce formel [via les douanes] était le seul moyen de maintenir un commerce durable au centre et long terme avec le Maroc”, note la même source. 

Vers la fin du commerce de contrebande?

Le directeur général de l’Administration marocaine des douanes et des impôts indirects, Nabil Lajdar, a déclaré cette semaine à Rabat, qu’il soutenait une solution “radicale” pour mettre fin “définitivement” à la contrebande et au commerce atypique des points de passage frontaliers avec Melilla et Ceuta, cela de manière échelonnée, dans les cinq ou dix prochaines années.

En réponse, le président de Melilla, Juan José Imbroda, a estimé que la fin du commerce douanier aurait des conséquences plus graves pour le Maroc que pour Melilla, car il estime que l’enclave “pourrait se réinventer pendant que le pays voisin mourrait”. À la Chambre des représentants marocaine, on parle de réduction du trafic illicite, ce qui représente, selon ses calculs, des pertes annuelles pour Rabat comprises entre 1.100 et 1.460 millions d’euros (entre 550 et 730 millions par an pour Melilla). 

En plus de pertes économiques, l’arrêt du commerce de contrebande aurait un coût social: 200 travailleurs autonomes chargés du transport des marchandises seraient directement menacés de perdre leur emploi, ainsi que les 1.500 personnes qui en seraient affectés indirectement, déplorait Abdeslam Mohamed, le président des Commerçants de la frontière de Melilla (ACSEMEL) cité par El Faro de Melilla. 

Il préconise une série de sept mesures pour encadrer davantage le commerce à la douane et éviter de tragiques incidents et pertes pour les deux pays. Le ministère de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit, avait expliqué, à la Chambre des représentants fin janvier, que son département tente de “trouver des solutions qui satisferaient toutes les parties”, reconnaissant que “le problème est très compliqué avec différents partenaires et des intérêts contradictoires”.

Reste à voir si la situation critique des villes autonomes espagnoles sera au programme des discussions lors de l’audience royale entre les rois Mohammed VI et Felipe VI, ces mercredi et jeudi.