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09/10/2019 16h:14 CET | Actualisé 09/10/2019 16h:14 CET

Qui sont les sauvages ?

Liberation.fr
Sabri Louatah, écrivain.

On se souvient peut-être de l’époque où un homme politique français avait employé le mot “sauvageon” pour désigner les jeunes garçons livrés à eux-mêmes dans les banlieues françaises, sans éducation ni contrôle efficace d’aucune instance, au grand dam de la police débordée voire effrayée par ce qu’on a appelé “les territoires perdus de la République”.

Au nombre de ces “sauvageons” une majorité de jeunes gens d’origine maghrébine, comme il y en a pas seulement en banlieue parisienne mais dans toutes les villes grandes ou moyennes de France, et par exemple à Saint Etienne ville proche de Lyon qui en son temps a fait appel à l’immigration. Dans les rangs de celle-ci, il y avait semble-t-il une quantité non négligeable de familles kabyles, c’est en tout cas ce que nous donne à penser la passionnante fresque romanesque écrite par Sabri Louatah, aujourd’hui âgé d’une trentaine d’années et qui a commencé à écrire très jeune dès 2012, cette remarquable fiction en quatre volumes intitulée “Les Sauvages”.

Cet écrivain impressionnant par l’étendue de ses connaissances autant que par son talent explique à quelques reprises pourquoi il a choisi ce titre, et ce n’est pas, ô surprise, par référence aux sauvageons de Saint-Etienne qu’il a pu connaître, et même très bien, dans son milieu d’origine. Il s’agit en fait d’une référence musicale hautement cultivée à un opéra ballet de Jean Philippe Rameau, joué en 1735 et très célèbre au 18e siècle. L’histoire se passe en principe chez les conquistadores et les Indiens d’Amérique, mais l’aspect politique n’apparaît guère et il s’agit surtout d’amours galantes et romanesques.

Bref, Salih Louatah, qui a plus d’une malice dans son sac, s’amuse à déjouer par ce titre et cette référence ce qu’on attend sans doute d’un jeune auteur portant son nom. Et en effet, pour ce qui est de déjouer les stéréotypes il est très fort, disons d’une étonnante audace. La principale surprise et originalité de son œuvre étant que, même si les problèmes (sociaux) inhérents à l’immigration maghrébine en France y sont présents, on évolue aussi et principalement dans les plus hautes sphères de l’Etat français, à commencer par la Présidence elle-même, puisque toute l’affaire commence au moment où Idder Chaouch, Kabyle de Saint Etienne, vient d’être élu Président de la République. C’est dire que Sabri Louatah a délibérément choisi d’écrire une fiction, volontairement renversante, même si on peut penser que l’exemple américain de Barack Obama  (élu Président des Etats-Unis en 2009) a pu déclencher son imagination.

Si les quatre volumes de la série romanesque ont été écrits entre 2012 et 2016, la série télévisuelle est beaucoup plus récente, elle est même tout à fait actuelle, au point qu’il est peut-être encore un peu tôt pour juger de sa réception par le public. Elle présente un attrait très appréciable pour celui-ci, qui est la présence de l’acteur Roschdy Zem dans le rôle d’Idder Chaouch, personnage admirable de toute façon, et le seul qui échappe à la lucidité critique de l’auteur, qui pour le dire familièrement ne fait de cadeau à personne. Malheureusement, au moment même de son élection, cet homme éminent est victime d’un attentat, dont les conséquences sont très graves, puisqu’un passage prolongé dans le coma lui laisse des séquelles qui peuvent évidemment faire douter de son aptitude à exercer la fonction de Président.

Ce qu’il en sera réellement déborde les limites du livre, mais il y a déjà tant de thèmes et de problèmes à inventorier dans ce qui nous est dit qu’il faut beaucoup de talent et une écriture d’une remarquable clarté pour que nous ne nous perdions pas en route. Naturellement comme c’est aussi un roman policier, il est normal qu’il y ait des énigmes, elles ne sont pas des plus banales comme celle qui consisterait à identifier le meurtrier : en fait,  on sait d’emblée de qui il s’agit et qui l’a poussé à cette action ; de manière là encore inattendue, c’est du côté des deux familles kabyles de Saint-Etienne, les Chaouch et les Nerrouche, qu’ils se trouvent l’un et l’autre, le jeune Krim qui a tiré sur le président et le redoutable Nazir qui l’y a poussé, personnage très inquiétant voire diabolique que l’auteur ne cherche pas à sauver auprès de ses lecteurs et dont on ne comprend sans doute pas toutes les motivations même après avoir lu une confession qu’on exige de lui au dénouement. Il y a ainsi dans les groupes humains représentés dans le livre un mélange de personnages lumineux et tendres, comme Fouad, le jeune frère de Nazir et celui-ci, qui appartient au monde des ténèbres, c’est-à-dire de la haine.

Côté français, et même français revendiqués si l’on peut dire, se trouve quelques personnages d’extrême-droite, dont un certain Pierre-Jean de Montesquiou que Sabri Louatah se donne la peine d’analyser avec soin. C’est ainsi qu’il trouve moyen de rejoindre des figures attendues sans pour autant tomber dans les clichés. 

Ce n’est certainement pas déflorer le livre que de dire ce dont il est très vite question comme de la seule piste à suivre, à savoir que derrière l’attentat commis contre le Président Chaouch se trouve une collusion néfaste et trop fréquente pour qu’on puisse s’en étonner. Elle regroupe dans l’action meurtrière menée contre lui un petit nombre des siens (ou ceux qui devraient l’être) et ceux qui en revanche sont les pires ennemis de ce que représente l’arrivée d’un Arabe (n’importe qu’il soit kabyle !)  à la présidence de la République française.

Cette face sombre du monde politique et sans doute du monde tout court fait partie des ténèbres qui sous-tendent le déroulement complexe néanmoins plausible des événements. Sans vouloir écraser Sabri Louatah sous le poids des comparaisons, il paraît vraisemblable qu’il a subi l’influence de Dostoievski, Humiliés et offensés  et bien sûr Les frères Karamazov  pour l’opposition entre Fouad et Nazir. Le portrait de ce dernier, dont on a vu qu’il s’efforce d’explorer certains abîmes psychologiques, fait penser à celui d’Ivan Karamazov dans l’immense roman russe.

Le fait qu’on puisse évoquer de telles ressemblances montre à quel point l’œuvre de Sabri Louatah  l’emporte sur la majorité voire la totalité des livres issus de la communauté maghrébine en France. Quels que soient les mérites de ces derniers, Sabri Louatah les éclipse de très loin.