TUNISIE
20/09/2019 11h:30 CET

Qui est Kais Saied? Quel est son projet? Ridha Mekki "Lénine", son conseiller, se livre (VIDÉOS)

"Le peuple tunisien ne cherche pas à savoir comment tu penses, il cherche à savoir comment tu vas changer sa vie”

Ridha Chiheb El Mekki surnommé Ridha Lénine que l’on présente comme “le cerveau” derrière le projet de Kais Saied, qualifié pour le second tour de l’élection présidentielle anticipée, s’est longuement adressé, jeudi, avec Adnane Bel Haj Amor dans une interview publiée en 5 parties sur Facebook.

Ancien militant communiste du Watad, parti de gauche radicale, à la Faculté de droit, opposant à Bourguiba avant de s’éloigner du monde de la politique sous Ben Ali, Ridha Lénine -qui dément être le directeur de campagne- est revenu sur la philosophie qui l’anime ainsi que celle qui anime le projet porté par Kais Saied.

Se présentant comme “progressiste humaniste”, Ridha Lénine a commencé par démentir certaines rumeurs à son sujet diffusées sur les réseaux sociaux:

“Je n’ai jamais appelé à armer les tunisiens pendant la révolution. Cela est destiné à me salir et à salir le projet de Kais Saied (...) Ils ne peuvent pas salir Kais Saied, donc ils ont voulu m’atteindre en disant ça, mais c’est faux” indique celui qui se dit “au coeur du projet” du candidat.

Selon lui, “la machine médiatique” veut faire de Kais Saied, un homme ”à l’idéologie islamiste” et de Ridha El Mekki “un révolutionnaire prêt à prendre les armes”, n’hésitant pas à tancer le système veut faire croire aux gens que Kais Saied et son équipe, son entourage sont soutenus par des gens dangereux: “C’est l’idée qu’ils veulent faire parvenir aux gens, et ils travaillent médiatiquement là-dessus pour y arriver. Et ces messages qui disent que nous sommes de la Ligue de protection de la révolution ou des milieux islamistes (...) sont voulus”.

Un projet en marche depuis la révolution

S’attaquant au système en place “depuis 7 ans ou 8 ans”, il affirme que ses membre ”ne font que des consensus avec la mouvance islamiste (...) Ils se sont mis d’accord et planifié l’accord de Carthage 1 et 2 (...) Ils vivent ensemble une lune de miel depuis un certain temps” niant de son côté et du côté de son candidat tout lien avec la tendance islamiste.

“Kais Saied est progressiste, populaire dans sa vie de tous les jours, dans son comportement, dans son militantisme et ses sacrifices (...) La vérité, c’est que Kais Saied est le fils du peuple, il a commencé à mettre en oeuvre son mouvement, son programme, son projet dès les premiers jours de la révolution. Ils disent qu’il est étranger à la politique, qu’il ne connait pas le peuple, qu’il ne parle qu’arabe, c’est même devenu une accusation de parler arabe” a fustigé Ridha Mekki. 

 

Le consensus? “Une catastrophe intellectuelle”

Interrogé sur Ennahdha et son impact sur la situation actuelle du pays, Ridha Lénine estime qu’il n’est pas la seule et unique responsable de la situation: “A cause d’Ennahdha (...) le peuple a raté de nombreuses occasions à cause de ce discours sur l’identité du Tunisien (...) Ce débat qui a fait peur était l’une des causes de la guerre civile dans de nombreux pays” a-t-il rappelé évoquant d’autres “partenaires” derrière la situation actuelle du pays.

“Ce partenariat a eu lieu en 2012-2013 sur le projet de partage du pouvoir politique. Leur cheikh avait d’ailleurs dit à l’époque que le pays ne pouvait être dirigé que par consensus (...) Si c’est à travers ce consensus que vous voulez faire de la politique, alors il n’y a aucune raison au conflit ou à la concurrence sur les résultats des élections. C’est une catastrophe intellectuelle qu’ils ont présenté comme une innovation politique” a-t-il fustigé.

La religion est de l’ordre du privé

Interrogé sur sa position par rapport à l’islam politique, le conseiller de Kais Saied affirme que “l’Islam est la doctrine du peuple. La doctrine est régie par un texte, le Coran. La lecture, l’interprétation et la pratique de ce texte est multiple. Cela prouve que c’est donc de l’ordre du privé (...) et qui ne fait pas partie des prérogatives de l’Etat (...) L’Etat, c’est la chose publique qui nécessite l’accord de tous parce qu’il définit les choses partagées et qui tourne autour de l’interêt objectif comme le nomme Gramsci” analyse-t-il.

“La chose publique est ce que nous partageons et qui apporte un intérêt à la collectivité, à tous, à la majorité. L’Etat ne rentre pas dans la chose privée. L’Etat n’a pas de goût, n’a pas de sentiments (...) L’Etat est une pensée” poursuit-il.

Pour lui, “ce qui fait qu’un Etat est démocratique ou non, c’est en réalité, le régime politique qui la façonne. Si le régime politique est corrompu, l’Etat entrera dans le monde de la corruption, de la bureaucratie, des intérêts particuliers à travers les pouvoirs publics (...) C’est le régime politique qui met en place l’Etat”.

“Quand le régime politique est sain, populaire, sage, partenaire des citoyens, l’Etat retrouvera ses véritables et justes bases” décrit Ridha Lénine.

La question de la religion...un leg colonial

“Quand ils ont écrit la constitution, c’était une bataille entre des renards et des loups (...) La question n’est pas liée à la religion mais à l’utilisation politique de la religion (...) Quand l’article premier de la constitution a été rédigé (...) c’était sur la base de ne pas créée de tensions entre les Tunisiens et pas pour confirmer quelque chose” affirme-t-il avant de préciser la pensée de Kais Saied à ce sujet.

“Lors d’une conférence présentée en début d’année universitaire 2018, Kais Saied avait dit que la plupart des constitutions arabes ont été supervisées par les pays européens (...) ils étaient préoccupés par ce qui allait être écrit dans ces constitutions, ils n’étaient pas totalement d’accord pour que ces pays sortent de leurs emprises, de leurs intérêts. Ils ont saisi toutes les chances et ont suivi toutes les étapes du processus de rédaction des constitutions arabes” dit-il avant de continuer: “Ils ont mis des questions qui peuvent prêter à débat (...) Ils nous ont laissé ces lourds legs pour que l’on s’entretue sur une question qui n’a aucun intérêt puisque la religion est une question de l’ordre privé”.

Interrogé sur le soutien affirmé de jeunes proches du courant islamiste voire salafiste, qui se sont approprié la victoire de Kais Saied, Ridha Mekki affirme que c’est “un mensonge”: “Il y a beaucoup de choses, de concepts qui ont été attribués à Kais Saied qui sont des mensonges, comme s’ils avaient été créés pour un but précis (...) Tous veulent s’approprier Kais Saied” fustige “Lénine”.

Pour lui, il y a deux camps qui souhaitent faire tomber son candidat: “le premier qui ne mêle pas la politique à la religion qu’on peut appeler ‘camp libéral’ (...) Il utilise ce procédé pour attaquer (...) Kais Saied et dire qu’il a dit telle ou telle chose (...)”

 

Il cite en exemple la photo partagée du candidat avec président du parti Hizb Ettahrir Ridha Belhaj. “Ce n’est pas Kais Saied qui lui a donné le visa de création de son parti politique. C’est celui qui lui a donné son visa qui utilise ce discours” martèle-t-il, jugeant que cette rencontre ne veut rien dire sur son candidat.

Quant au deuxième camp qui veut faire tomber Kais Saied, Ridha Lénine estime qu’il “travaille avec le premier, mais d’une façon différente, c’est celui qui veut de force être proche de Kais Saied, en faire leur candidat”.

“On m’a rapporté qu’il y a des gens qui font partie de la Ligue de protection de la révolution qui ont essayé de se greffer au mouvement de Kais Saied (...) Ce camp semble être celui qui souhaite mêler la religion à la politique. (...) Certains ont même dit qu’il était leur oiseau rare. Ce camp veut présenter l’image que Kais Saied leur est affilié ou qu’ils sont affiliés à lui” déplore-t-il affirmant qu’il “ne peut y avoir dans l’équipe de Kais Saied quelqu’un qui souhaite mêler la politique à l’Etat. C’est impossible”.

“Il sera le président de tous les Tunisiens, qu’ils soient conservateurs, à moitié conservateurs ou pas conservateurs. Etre conservateur est une chose, être islamo-populo-conservateur en est une autre” poursuit-il.

S’il échoue, il démissionnera 

Pour Ridha Lénine, le système choisit par Kais Saied est basé sur la base populaire large. “Ils savent que ce système de gouvernance ne permettra pas de blocage” affirme-t-il ajoutant que si rien n’est fait, le peuple pourra toujours changer: “Les gouvernants ne parlent que de ce qu’ils ont hérité comme difficultés. Ce n’est pas de la politique. Celui qui fait de la politique rend des comptes à travers des résultats. La politique est une obligation de résultats et non une obligation de moyens”.

Pour lui, celui qui fait de la politique, “c’est pour changer les choses. Sinon, il s’en va. C’est qu’il n’est pas à sa place. Et je pense que Kais Saied, s’il échoue, il démissionnera”.

Quelle position par rapport à l’égalité dans l’héritage.

Sur l’égalité dans l’héritage, “Kais Saied a dit pour les questions qui touchent à la famille (...) que le texte du Coran est clair (...) que le tort causé par cette affaire n’entraine pas auprès de la société réelle de grands problèmes”.

“D’abord la question est déjà réglée chez ceux qui ont des richesses qu’ils partagent avant leurs morts de façon à garantir les intérêts de leurs filles et de leurs fils. De plus, il estime que tant que c’est personnel et que ça ne touche pas à l’égalité citoyenne (...) cette affaire d’égalité entre l’homme et la femme dans le cadre familial n’entraine pas de problèmes entre les Tunisiens” décrit-il ajoutant que pour lui, “la question la plus importante est celle de justice. C’est la justice qui n’existe pas. C’est une affaire qui est intiment liée à la justice”.

Concernant les libertés de croyance, d’expression, de la presse, Ridha Mekki indique qu’il n’existe aucun doute à ce sujet sur leurs protections et leurs garanties, “puisqu’il (Kais Saied) les applique chez lui (...) chacun est libre”.

Pourquoi une telle absence des médias?

“Il est apparu rarement et il continuera d’apparaitre rarement (...) parce que la question de l’apparition médiatique est une décision d’un groupe, pas celui de Kais Saied (...) La décision de sortir dans les médias est décidée et programmée sur la base de l’intérêt du projet. C’est bien au peuple Tunisien qu’il faut que l’on s’adresse n’est-ce-pas? Il y a beaucoup d’autres moyens de parvenir à lui” déclare Ridha Lénine.

“L’esprit humain et la technologie ont créé d’autres moyens. Nous n’avons pas toujours besoin de mêmes (...) C’est nous qui décidons quand est-ce que cela est dans nos intérêts et quand est-ce que cela n’est pas bénéfique” de faire des apparitions médiatiques continue le “cerveau” du projet Saied.

Pour lui, il faut atteindre avant tout le peuple tunisien, lui présenter le projet et répondre aux questions autour de celui-ci, puis dans un second temps viser les  les élites médiatiques.

 

Pour lui, le système a échoué “parce qu’il pensait parler aux Tunisiens à travers la télévision”, or cela n’est pas forcément le cas: “Nous avons décidé de concentrer nos apparitions, parce que y apparaitre tout le temps n’est pas toujours bénéfique” analyse-t-il avant de continuer: “Pour nous, celui qui veut convaincre le peuple tunisien doit aller à sa rencontre. Il vit sur terre, pas dans une télévision”.

Déplorant les méthodes des médias aujourd’hui qui souhaitent “tourner en ridicule” les politiques, il renchérit: “Qu’est ce que c’est que cette presse que l’on a aujourd’hui? Ce n’est pas comme ça que ça se passe. Nous devons évoluer, tous, faire évoluer le débat”.

“Il s’y dit aussi des choses pour jeter le doute sur ce projet” fustige-t-il avant de nuancer ses propos: “Par contre ils ont le droit d’essayer de comprendre comment on pense? Mais le peuple tunisien ne cherche pas à savoir comment tu penses, il cherche à savoir comment tu vas changer sa vie”.

Le peuple comme il en a eu marre de les voir tous, tout les jours à la télé, il en aura aussi marre de nous y voir”.

 

“Ce n’est pas contre la presse (...) il y a d’autres moyens. Moi, j’ai un projet politique, un projet de pouvoir, je partage mon temps, mon énergie, mes ressources humaines selon plusieurs critères et certaines conditions” explique-t-il avant d’appeler certains journalistes à arrêter leurs dénigrements.

Le référendum: Une “arme à utiliser”

“Le référendum n’est pas une arme à utiliser tous les jours mais c’est une arme démocratique du pouvoir” indique Ridha Lénine avant d’expliciter plus en profondeur son projet.

“C’est un nouveau système de gouvernance qui commence par les délégations et qui donneront lieu à 264 députés au Conseil Législatif national, en passant par les pouvoirs régionaux effectifs” décrit-il avant de définir la notion de “société de droit”: “Pourquoi légiférer, si la loi n’a aucun intérêt et n’émane pas de la volonté du peuple? C’est ça l’idée de passer de l’Etat de droit à la société de droit”.

Ce mode de gouvernance permettra pour lui “le développement local selon les bonnes politiques émanant des habitants de la délégation”, qui dit-il eux connaissent mieux que tout le monde leurs propres problèmes.

Nabil Karoui? “Ce n’est pas moi qui l’ai mis en prison”

Interrogé sur l’arrestation de Nabil Karoui et sur cette campagne électorale inégalitaire, Ridha Lénine affirme vouloir se “mesurer à des gens libres, c’est à dire, que chacun puisse défendre son projet”.

“Ce n’est pas moi qui l’ai mis en prison (...) Pour nous, il est honteux que nous n’ayons pas d’adversaire auquel nous mesurer. Ils cherchent peut-être à faire monter quelqu’un d’autre. Nous voulons nous mesurer au deuxième candidat choisit par les urnes, selon les conditions d’une véritable concurrence, qu’il soit libre et qu’on soit libre, qu’il puisse s’exprimer librement et se balader librement (...) pour que l’on puisse gagner ou perdre sur la base de la vérité” a-t-il annoncé.

Est-ce pour autant que lui et Kais Saied appellent clairement à sa libération? A priori, non. “Pourquoi voulez-vous que l’on appelle à ça?” interroge-t-il.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Twitter.

Retrouvez le HuffPost Tunisie sur notre page Instagram.