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05/12/2018 11h:48 CET | Actualisé 05/12/2018 11h:48 CET

Qui détient aujourd’hui le monopole de la violence physique légitime en France?

"Ce qui déconcerte le plus, c’est le sentiment que les choses sont sans contrôle et que n’importe qui peut dire ce qu'il est légitime de faire ou non."

NurPhoto via Getty Images

FRANCE - Au début du vingtième siècle, le sociologue Max Weber définissait l’Etat comme le détenteur du monopole de la violence physique légitime. Il sous-entendait par là que seul l’Etat est habilité à recourir de manière justifiée à la force pour contraindre les populations gouvernées à obéir (cette contrainte étant justifiée par le recours à la tradition, par le charisme du leader et par l’application des lois).

Les scènes de violence qui se sont produites ce week-end à Paris montrent que la possession de ce monopole est aujourd’hui fragilisée. Quel type de pouvoir est reconnu aujourd’hui comme exerçant des formes de violence légitime? L’Etat qui a balancé des bombes lacrymogènes sur les manifestants, parmi lesquels figuraient aussi des gens pacifistes réclamant plus de justice sociale? Des groupes de personnes qui bloquent les ronds-points dans les villes de province, y compris dans certaines petites bourgades dont le nom n’apparait  que dans les informations régionales? Les automobilistes qui foncent dans les barrages car ils en ont marre d’être pris en otage par des gens qui leur disent parfois de manière autoritaire que c’est eux qui décideront quand ils pourront circuler? Ces femmes et ces hommes qui ont rendu les péages et le parking de Disneyland Paris gratuits le 17 novembre?

On peut aller plus loin dans l’interrogation sur la nature des formes de violence que chacun essaie de légitimer à sa façon, à l’instar des gilets jaunes qui ont forcé une femme voilée à retirer son voile, bloqué des routiers contre leur gré à un barrage ou livré à la police des migrants clandestins trouvés dans un camion. Peut-être même que certains trouvent légitimes les actes de vandalisme dans les magasins parisiens sous prétexte que les casseurs lutteraient contre le système impérialiste.

Ce qui déconcerte le plus, c’est le sentiment que les choses sont sans contrôle et que n’importe qui peut dire ce qu’il est légitime de faire ou non. Lors du journal de vingt heures, des discours énoncent que les forces de l’ordre sont là, que l’Etat veille à empêcher les débordements mais on voit le contraire sur les réseaux sociaux où prolifèrent les témoignages des gens qui ont été effarés par les scènes de violences auxquelles ils ont assisté à Paris ces deux week-ends.

C’est sur les réseaux sociaux que le chercheur Henri Gunthert raconte qu’il a été contraint de quitter le musée du jeu de paume où il donnait une conférence ce samedi et s’est retrouvé confronté aux violences urbaines dont la nature est l’exact opposé de ce que montrent les médias. Les écarts entre le discours des politiques et le ressenti des citoyens sont flagrants. Ce qui semble déconcerter les commentateurs n’est pas seulement le caractère inédit de ce mouvement social mais aussi sa dimension composite et anarchique.

On est en présence de ce que Toni Negri et Michael Hart définissaient de manière prophétique dans leur ouvrage “Multitudes” (La Découverte, 2004) à travers la métaphore de l’essaim d’abeilles manifestant contre les dégâts de l’ordre néo-libéral. C’est comme si l’exécutif français avait marché sans s’en rendre compte sur une ruche et qu’une multitude d’abeilles dérangées par le choc l’avait attaqué de tous les côtés, sans qu’il sache de quel endroit venaient les assauts. Pas de leaders, pas de représentant, pas d’organisation en vue de pourparlers et de négociations. On est loin de Nuit Debout. Les gilets jaunes, c’est l’intempestivité qui surgit dans la rue, dans les médias mais aussi dans le quotidien de Français dépolitisés, non militants et qui aspirent à ce qu’on les laisse tranquilles, que ce soit au niveau des charges ou des blocages.

Il y a le meilleur et le pire dans les gilets jaunes, un type remettant à un CRS son bouclier, une dame de cinquante ans au chômage qui rend publique la violence des verdicts sociaux dont elle est victime, des tags sur l’Arc de Triomphe rappelant à Macron qu’il est aussi le président des pauvres ou réclamant la justice pour Adama, un jeune homme décédé suite à son interpellation par la police. Mais il y a aussi le pire, l’exacerbation du racisme, de l’homophobie, des insultes sexistes adressées à l’épouse du chef de l’Etat sur certaines banderoles, la haine de soi retournée en violence contre l’autre, les attitudes autoritaires de citoyens vis-à-vis d’autres citoyens qui ne pensent pas comme eux.

Dans une chronique “La démocratie, c’est aussi ce qui se passe dans la rue”, publiée dans le journal Libération du 29 mai 2018, j’avais écrit qu’il existe deux principales formes d’expression en démocratie. D’une part, celle qui a lieu au moment où les citoyens votent et d’autre part, celle où ils manifestent dans la rue. En mai, il aurait fallu écouter ce que les gens avaient à dire et respecter ce rejet de l’austérité néo-libérale. Aujourd’hui, cette communication ne s’inscrit plus dans le cadre des institutions et de la vie démocratique. Ce qui s’exprime conjointement aux paroles de justice évoquées précédemment, c’est aussi la gratuité d’une violence rêvant de voir Rome brûler sous ses yeux, juste pour le plaisir. Moins l’on écoutera les revendications exprimées pacifiquement, plus cette violence sera présente.

Peut-être verra-t-on demain une guerre civile d’une nature sans doute également inédite en France? Qu’est-ce qui se passera si des citoyens s’organisent également de manière collective pour forcer les barrages des gilets jaunes? Tout cela profitera peut-être à un gouvernement qui trouvera le bon moment pour rétablir l’ordre de manière musclée et faire passer plus facilement par la suite ces réformes néo-libérales qui nuisent tant aux populations gouvernées depuis les années 90 et ces maudits critères de Maastricht.

Ce serait une bien triste issue pour ces idées de justice, de solidarité et de partage exprimées dans les médias par certains gilets jaunes des classes populaires avec une intelligence et des argumentaires parfois beaucoup plus humains que les réponses des technocrates de la politique réfugiés derrière leurs chiffres et leur glacial esprit méthodique.