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31/03/2018 13h:55 CET | Actualisé 31/03/2018 13h:55 CET

Qu’est-ce qu’un monstre ?

Capture decran

 

On voit en ce moment sur les écrans le film d’un réalisateur mexicain Guillermo del Toro qui s’intitule en français La forme de l’eau (2017), et qui a rencontré notamment dans la distribution des prix, un très grand succès. L’un de ses attraits est qu’il met en scène, comme personnage principal, un monstre tout à fait bizarre, d’origine aquatique (il ne peut survivre que dans l’eau) nettement plus qu’humain par sa taille et qui ressemble à une sorte de grand saurien pourvu d’écailles, de nageoires, et de griffes puissantes également. Sa tête est vraiment … monstrueuse, de pure invention mais pourtant plus ou moins connue dans la représentation des “aliens” (créatures extra-terrestres) que donne le cinéma américain. 

Ce monstre a priori n’a rien de sympathique ni d’attachant, et pourtant… la suite de l’histoire veut qu’une jeune femme s’éprenne de lui et que par amour elle mette toute son énergie à le sauver.

Naturellement beaucoup de gens diront que cette histoire est déjà connue puisque c’est celle dont Jean Cocteau a tiré (en 1946) un très beau film où le rôle de la Bête est tenu par Jean Marais, vaguement reconnaissable à travers sa tête léonine, ce qui aide peut-être la Belle à s’éprendre de lui. Et l’on arrive assez vite à comprendre que, tout poilu qu’il est, c’est un héros romantique souffrant et en quête d’amour ! 

D‘ailleurs, si l’on peut dire les choses ainsi, il est nettement moins répugnant que le monstre de La Forme de l’eau parce que lui au moins est sec  tandis que le grand saurien du film actuel est extrêmement gluant, ce qui évidemment rend encore plus paradoxale l’idée d’un contact physique et encore plus méritoire l’intrépidité de son amoureuse.

Finalement, Guillermo del Toro passe très vite sur la répulsion que ce montre inspire, ce qui l’intéresse est de montrer les mauvais traitements qui lui sont infligés par les néo-fascistes américains, et qui lui seraient infligés par les non moins méchants Soviétiques s’ils arrivaient à mettre la main sur lui—le film se passant à l’époque de la guerre froide (1950-60), entre les deux grandes puissances opposées.

Toute autre est l’attitude du romancier Mohammed Dib (ou plutôt de son personnage)  à l’égard des monstres qu’il décrit dans son roman Les Terrasses d’Orsol (1985). D’ailleurs, dire qu’il les décrit est un peu inexact car s’il les suggère plusieurs fois et de différentes manières;  son propos est aussi de signifier qu’ils sont indescriptibles et qu’ils relèvent de l’indicible— des catégories qu’il explore dans ce livre  d’une manière saisissante.

Même ceux qui ont le sentiment de n’avoir pas vraiment compris de quoi il s’agit restent très impressionnés par ces évocation glauques et inoubliables. Tout l’art du romancier est de laisser à ces étranges créatures un caractère fantastique voire hallucinatoire, résolument inhumain, ce qui signifie notamment qu’ils sont définitivement repoussés par les humains hors de leur sphère.

Le héros du livre les voit apparaître soudain sortant d’une sorte de fosse qu’il surplombe en bord de mer, ils semblent émerger d’une faille dans laquelle ils retournent ensuite et s’ils n’étaient agités de quelques mouvements, on pourrait presque les confondre avec les rochers sur lesquels ils évoluent.

Le talent de Mohammed Dib consiste à mettre son lecteur dans le même état que le personnage de son livre : horrifié et fasciné, bouleversé d’autant plus que personne n’accepte d’en parler avec lui, au point qu’il se coupe de toute société possible par son obstination  à enquêter à leur sujet.

Le romancier ne refuse pas les interprétations possibles qui peuvent venir à l’esprit à propos de ses monstres, bien plus habilement il en suggère plusieurs (mais à peine et de manière comme on dit subliminaire, à la limite du conscient et de l’inconscient). De toute façon, il est clair qu’il s’agit d’une sorte de refoulé de la société, de tous ceux qu’elle rejette parce que personne n’a envie de les voir ni même de connaître leur existence.

La société que découvre le personnage venu d’Orsol a des apparences policées, élégantes voire harmonieuses, les gens sont globalement plaisants et ont l’air d’être heureux…sauf lorsque l’un d’entre eux se suicide, sans explication et apparemment sans commentaire—après quoi la vie continue mais avec sa part de non-dit : des monstres il n’est toujours pas question. 

Le héros narrateur ne se suicide pas mais il perd la raison ce qui est une autre manière de ne pas supporter la situation en la faisant disparaître de son entendement. Et naturellement, le roman s’achève là-dessus, de sorte qu’on n’en saura jamais davantage.

On voit par là qu’en dépit de la monstruosité aquatique qu’ils ont en commun, le roman de Mohammed Dib et le film de Guillermo del Toro sont à peu près à l’opposé l’un de l’autre. Le premier exprime l’idée ou plutôt le sentiment d’un vertige devant  l‘horreur, à mille lieues des amourettes qui viendraient on ne sait comment le compenser. La fosse aux monstres restera et même si elle n’existe que comme une hallucination, c’est une manière très forte d’exister !

Mohammed Dib n’est pas de ceux qui acceptent l’inacceptable et qui sont prêts à normaliser l’anormal. Il revendique haut et fort une différence entre l’humain et l’inhumain et toute son œuvre est une revendication en faveur du premier des deux termes, qui se définit par des limites qu’on ne saurait transgresser sans attenter à l’ordre du monde. Le colonialisme dont il parle haut et fort dans L’incendie (1954) était une forme de transgression insoutenable.

Dans la dernière partie de sa vie, il en évoque une autre, avec horreur  et dégoût, le clonage, qui est ou serait la prétention de fabriquer des êtres humains. Et nous voilà de retour aux monstres, car de ces malheureuses créatures artificiellement créées nous avons déjà un exemple dramatique, c’est Frankenstein inventée par la jeune romancière Mary Shelley (1818) et reprise dans un film célèbre en 1932. Le roman de Mohammed Dib est au niveau de cette invention-là, rien de commun avec les fictions infantilisantes et politiquement correctes dont notre époque  vient encore de donner l’exemple.