TUNISIE
02/07/2018 14h:25 CET | Actualisé 03/07/2018 12h:45 CET

Qu’est-ce que l’égalité, qu’est ce qu’être libre, musulman, maghrébin, aujourd’hui à l'aune de l'oeuvre de Mohamed Charfi?

Des années après sa mort, sa pensée est bien vivante, actuelle et nécessaire.

Facebook/Faouzia Charfi

Transmettre des savoirs et des paroles libres, c’est ainsi que l’intellectuelle tunisienne Faouzia Charfi a choisi de saluer le mémoire de son mari Mohamed Charfi, mort il y a dix ans.

À la commémoration organisée à l’occasion de la dixième année de sa disparition, le 30 juin, il a beaucoup été question de l’homme, du militant, de l’homme politique que fût Mohamed Charfi, mais surtout du penseur. Des années après sa mort, sa pensée est bien vivante, actuelle et nécessaire. 

C’est à l’aune de la pensée libre, que les intervenants ont été amenés à essayer de répondre aux questions: “Qu’est-ce que l’égalité, qu’est ce qu’être libre, musulman, maghrébin, aujourd’hui?” devant un parterre exceptionnel d’intellectuels, universitaires, militants, etc. 

Qu’est-ce qu’être libre aujourd’hui?  

La liberté se conjugue ici au singulier et au collectif. “Être libre aujourd’hui ne consiste pas à lister les tâches à accomplir qu’à se mettre dans cette disposition d’esprit, celle-là même qui a animé Mohamed Charfi. D’hier à aujourd’hui”, affirme Hamadi Redissi, professeur de sciences politiques et écrivain tunisien. 

Redissi a tout d’abord salué la liberté de Mohamed Charfi, qui fût entière et jalousement préservée. Charfi, qui faisait face à l’harcèlement du pouvoir en place et à ses opposants islamistes, n’a pas cédé. “Mohamed Charfi a donc vécu en homme libre”, lance Redissi. 

Charfi a aussi écrit sur la liberté. “La liberté en islam: un malentendu historique”, et d’ailleurs son ouvrage majeur. Hamadi Redissi évoque cette oeuvre plus que jamais d’actualité. 

Si l’homme libre est classiquement opposé à l’homme esclave, en référence à l’esclavagisme, on est libre, on a aboli l’esclavage depuis 1890 mais qu’en-t-il du racisme toujours sévissant, relève Redissi. 

Quant à la liberté politique, elle est en partie réalisée après le 14 janvier 2011, note-t-il. 

Mais le Tunisien est-il pour autant libre? Pas vraiment, la parole libre est toujours guettée par des intimidations et des menaces. Redissi donne l’exemple de la Commission des libertés individuelles et de l’égalité (Colibe), dont les membres font face à une campagne violente à leur encontre parce qu’ils ont touché à “l’essentiel: la liberté de disposer de son corps et de son identité et l’égalité”, déclare-t-il.

Plus affligeant encore, le silence assourdissant “des intellectuels ‘Prix Nobel’ qui ont tendance à éviter les questions qui fâchent”, déplore-t-il. Pour lui, être libre aujourd’hui, c’est soutenir les paroles libres, celles des associations et des personnes qui osent défier la peur, plaide-t-il. 

Pour Redissi, deux conceptions de la liberté s’opposent en Tunisie, “la liberté dans la servitude consentie”, de ceux qui ne conçoivent leur liberté que dans les limites imposées par la religion et ceux pour qui la liberté est un “arrachement aux us et coutumes, un arrachement face au loi de la nature, un arrachement au déterminisme...”, explique-t-il. 

Qu’est-ce que l’égalité? 

Pour à cette question également, il a beaucoup été question de la Colibe. Invitée à répondre à cette interrogation, l’ancienne doyenne de la Faculté des sciences juridiques, politiques et sociales et professeur de droit, Khalthoum Meziou est revenue sur les propositions de la Colibe concernant l’égalité hommes-femmes.

 

Elle a notamment évoqué la proposition sur la pension alimentaire du mari envers sa femme, qui la rend obligatoire seulement si cette dernière ne dispose pas de ressources financières. Pour la juriste, cette recommandation ne réalise pas l’égalité puisqu’elle “reste dans un sens unique”, dit-elle. Le cas inverse où le mari est dans l’incapacité de prendre en charge sa famille, ni les efforts déployés par la femme au sein de son foyer, ne sont ainsi mentionnés.

Meziou plaide pour “un devoir de sécurité” entre les époux: “C’est à dire un soutien pécuniaire en cas de besoin et de valoriser par ailleurs l’activité de la femme au foyer en affirmant clairement que l’activité de la femme au foyer constitue une contribution aux charges du mariage”, explique-t-elle. 

La juriste a formulé également des critiques aux options de la Colibe sur le fait de laisser le choix à la femme de refuser l’égalité dans l’héritage ou de la réclamer. “C’est une démission du législateur”, fustige-t-elle, en insistant sur la pression supplémentaire qui va peser sur les femmes au sein de la fratrie. 

 

Meziou salue toutefois un rapport avant-gardiste qui a ouvert un débat dépassant le cercle des spécialistes sur des questions sensibles. Il montre aussi que le chemin vers l’égalité est semé d’embûches, “un combat pour les lumières” comme l’a affirmé Mohamed Charfi. 

Qu’est ce qu’être musulman aujourd’hui? 

Raja Ben Slama, universitaire et psychanalyste a présenté le rapport belliqueux entre la religion et la liberté, en revenant sur la symbolique et l’historicité des mots traditionnellement utilisés pour illustrer ce rapport. La libération a été ainsi conçue comme un éveil (نهضة /صحوة/ بعث). “Ici on se dresse mais on ne sort pas de la minorité”, explique Ben Slama, en ajoutant que ce jargon a été accaparé par les courants les plus fondamentalistes. 

La libération a aussi eu une dimension féministe à travers le dévoilement (السفور) en faisant allusion à Manoubia Ouertani, la première Tunisienne à ôter le voile en 1924. 

L’universitaire évoque dans ce sens l’avant-gardisme de Tahar Hadad aussi, tout en rejetant “le déni” d’exégètes et autres féministes islamiques dans leur interprétation du texte religieux. 

Pour elle, le musulman aujourd’hui est en état de “mélancolie”. Pour y faire face il faut sortir de l’islam politique et adopter un islam de spiritualité. “L’islam n’est pas qu’une religion, c’est une culture, une spatio-temporalité”, dit-elle, “le nier c’est sombrer dans une forme de violence semblable à l’islam politique”, ajoute-t-elle. “On devrait parler un jour d’une islamité comme on parle aujourd’hui de la judaïcité ou de chrétienté , conclut-elle. 

L’intellectuel marocain Mohamed Janjar a apporté également sa contribution. Pour lui, le monde musulman se sécularise mais le vit “dans la honte et la culpabilité”, dit-il. Cette sécularisation n’est pas verbalisée, ni pensée, elle est le fruit d’une évolution démographique, de l’urbanisation, de la massification scolaire, et de l’explosion de la communication.

Il évoque l’évolution de la façon d’être musulman: la première était par contagion, par héritage, la deuxième par opposition à l’occident, au colonisateur. Aujourd’hui, elle est par contestation. Janjar prend comme témoin les immigrés en Europe. Alors que la première génération vivait sa religion discrètement, la deuxième et la troisième éprouvent le besoin de l’afficher, note-t-il. 

Qu’est ce qu’être maghrébin aujourd’hui? 

Le professeur d’économie et ancien gouverneur de la Banque centrale, Mustapha Kamel Nabli, est intervenu pour répondre à cette interrogation. Pour Nabli l’identité maghrébine puise dans des éléments culturels communs, par opposition à El Machrek (le Levant). Elle s’est forgée à travers l’histoire et la politique, plus récemment en opposition au colonisateur français. 

 

Toutefois, l’unité maghrébine n’a pu se concrétiser. Nabli l’explique par les intérêts de l’élite politique après la colonisation qui ont travaillé sur la promotion de la souveraineté nationale. Celle-ci était un obstacle à toute construction maghrébine. L’ancien gouverneur de la Banque centrale, Mustapha Kamel Nabli parle également de la disparité des richesses naturelles entre les pays du Maghreb qui freinent l’idée de partage et d’économie commune. 

Nabli insiste tout de même sur la vivacité de se sentir maghrébin à l’échelle individuelle. 

Mohamed Charfi bien présent

En s’attelant sur l’état des lieux de qu’est-ce que l’égalité, qu’est ce qu’être libre, musulman, maghrébin, aujourd’hui, les intervenants sont revenus sur les combats de Mohamed Charfi “pour la liberté, l’égalité, un islam éclairé et un Maghreb uni”, affirme le journaliste Mounir Charfi, frère de Mohamed Charfi.

Bertrand Delanoë a salué “le pragmatisme” d’un homme qui a voulu agir et pas seulement théoriser. Occupant le poste de ministre de l’Éducation, Charfi avait entrepris des réformes modernistes de l’éducation en s’acheminant vers la séparation entre l’enseignement religieux de l’enseignement civil. Il a fait face plus tard au pouvoir de Ben Ali et à sa principale opposition, les islamistes. 

Des années après la mort de Charfi, les questions qu’il a soulevées demeurent extrêmement brûlantes. Cela montre qu’“on pouvait et qu’on devait parler de Mohamed Charfi au présent”, affirme Khémais Chammari, militant des Droits de l’Homme et ancien ambassadeur de Tunisie à l’Unesco. 

Parler de Mohamed Charfi, c’est aussi reconnaitre l’homme et son oeuvre. En effet, plusieurs ont relevé le manque de reconnaissance des autorités officielles à son égard. Mounir Charfi appelle à désigner une rue de la capitale et de Sfax au nom de Mohamed Charfi mais surtout de l’inscrire dans l’une de ses illustres oeuvres: la Cité des sciences à Tunis. 

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