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22/08/2018 12h:51 CET | Actualisé 22/08/2018 12h:51 CET

Qu’est-ce que la laïcité ?

FAYEZ NURELDINE via Getty Images

On sait maintenant que toute société a besoin pour vivre de rituels, c’est-à-dire de pratiques accompagnées de fêtes qui se reproduisent à rythme régulier, connues d’avance et pour cette raison attendues. Cette attente est souvent complexe et un peu ambiguë, elle peut comporter un peu de frayeur et d’inquiétude, voire d’angoisse, mais aussi beaucoup d’excitation et de plaisir.

Les rituels concernent aussi bien la vie des individus que celle des sociétés, et pour cette raison, ils sont souvent  en rapport avec la religion qui trouve là une occasion de réaffirmer son pouvoir et de le rendre populaire.

En Algérie nombre de rituels concernent la société toute entière, à commencer par les deux aïds,  tandis que d’autres scandent la vie de chaque individu en particulier, et c’est le cas, s’agissant des garçons, de ce passage obligé qu’est la circoncision.

On est là du côté des fêtes dites traditionnelles, dont l’origine remonte à des temps très anciens, et de ce fait on ne se rend pas toujours compte qu’il existe des rituels modernes, qui sont liés à des institutions plus ou moins récentes mais pour lesquels on retrouve finalement les mêmes caractéristiques que celles des rituels anciens. On en trouve un bon exemple, et très bien décrit, dans un livre d’Amin Zaoui, “Un incendie au Paradis” (2016) qui est un recueil de textes brefs , dont certains sont des souvenirs personnels, comme celui qui s’intitule “Baccalauréat !”, où le ! (point d’exclamation) n’est pas de trop pour évoquer toutes les émotions qui accompagnent cet événement dans la vie d’un jeune garçon, dont la peur et l’angoisse, évidemment.

Or très vite, on est prévenu par l’auteur d’un rapprochement qui ensuite s’imposera en effet tout du long de ce bref récit : «“Une peur semblable à celle de la circoncision ! Douleur en douceur annonciatrice de la virilité !” Donc le baccalauréat agit exactement comme un rituel et il a la même fonction que ceux qu’on appelle les rituels d’entrée dans la vie, la vie d’adulte évidemment caractérisée pour les garçons par l’exercice de la virilité.

Le plus célèbre des romans africains, “L’enfant noir” de Camara Laye raconte admirablement un rituel de cette sorte, vécu par les garçons dans la société guinéenne traditionnelle. Du “Baccalauréat !” raconté par Amin Zaoui,  on pourrait dire qu’il en est une transposition dans la société contemporaine : Amin Zaoui, né en 1956, a dû franchir cette étape dans la première moitié des années 70, à l’époque où l’Algérie indépendante affirmait à la fois ses traditions et sa modernité. Il est intéressant qu’il en reparle actuellement, dans un livre où il ne cesse de déplorer l’archaïsme de la société algérienne soumise à un islamisme volontairement incompatible avec la société moderne.

Il est clair que le salafisme tend à reprendre en main l’essentiel des pratiques sociales, pour y mettre son empreinte et, si rituels il y a, faire en sorte qu’ils soient  strictement soumis à la religion. Difficile d’imaginer une telle emprise pour le baccalauréat, dont on peut dire qu’il est et reste en Algérie comme ailleurs un rituel laic, d’ailleurs voulu comme tel, à l’origine, par son fondateur Napoléon, puis la République française qui a toujours accordé la plus grande importance à l’enseignement public et n’a pas manqué de l’exporter dans ses  chères colonies !

Conclusion, oui le baccalauréat est un rituel et c’est un rituel laïc, jusqu’ici en tout cas non récupérable par la religion ! La laïcité est une valeur en soi, il est très important qu’elle survive à la colonisation  là où celle-ci en a été porteuse, souvent avec des limites, tant il est vrai que c’est parfois une notion difficile à comprendre, mais surtout difficile à faire exister. Son gros avantage est d’être une notion en soi (sans dépendance à l’égard d’une société donnée) et universelle, qui évite tous les particularismes puisque elle est apparue justement pour les dépasser.

Mais on dira sans doute, et cette réaction se comprend : n’y avait-il pas une qualité inégalable dans les fêtes traditionnelles anciennes, conformes à la tradition ? N’y a-t-il pas un charme inimitable dans tout ce que la littérature algérienne nous raconte sur les fêtes, les deux aïds et la circoncision pour revenir sur les exemples déjà évoqués ? Combien d’évocations en effet on a pu en lire dans les romans plus ou moins autobiographiques consacrés à l’enfance et à l’adolescence, dont les rituels ont constitué les événements marquants, laissant derrière eux des souvenirs pleins de tendresse et de nostalgie. Faute de pouvoir les citer tous, on ne rappellera pas ici les noms de ces auteurs qui ont voulu légitimement faire connaître leurs mœurs au colonisateur, en les présentant sous leur aspect le plus plaisant et le moins agressif.

Désir bien explicable, mais dont l’effet a été souvent une «“folklorisation”. Certains écrivains algériens, et ils ne sont pas les seuls, ont été amenés à se folkloriser  eux-mêmes pour se rendre compréhensibles et acceptables, ce qui passe nécessairement par des représentations superficielles, dont on suppose que c’est celles qui conviendront le mieux au lecteur. Combien de descriptions de mariages (forcément traditionnels !) ont ainsi été insérés dans des romans ou des films comme s’il s’agissait d’une sorte de “must” ou passage obligé pour l’artiste maghrébin francophone en mal de reconnaissance !

 C’est dans le  cinéma tunisien et chez une réalisatrice  que nous irons chercher un exemple de mariage, certes traditionnel mais représenté de manière remarquable pour des raisons qui n’ont rien à voir avec le folkore : Satin rouge de Raja Amari, avec l’immense actrice qu’est Hiam Abbass. Le film date de 2002, donc rien à voir avec le printemps de 2011, et pourtant on pourrait  dire de lui que c’est l’hirondelle qui annonce ce que fut cet inoubliable printemps.