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25/07/2018 09h:47 CET | Actualisé 25/07/2018 09h:47 CET

Quelle peinture pour le Maghreb ?

Nicolas de Stael

Les footballeurs ont été si fort à la mode ces derniers temps qu’on s’est demandé s’ils avaient inspiré les artistes et par exemple, au nombre de ceux-ci, les peintres. La réponse est oui, sans hésitation. Mais pour ne parler que du plus grand et de celui qui constitue l’exemple le plus connu de cette source d’inspiration, c’est évidemment de Nicolas de Staël qu’il s’agit, déjà célèbre lorsqu’il se met à ses «“Footballeurs” à partir de 1952, mais plutôt comme adepte de la peinture abstraite alors que son œuvre footballistique si l’on peut dire les choses ainsi, est plutôt figurative ou en tout cas l’amène à récuser la distinction entre les deux.

Il faut dire que d’après ses propres déclarations, sa découverte du football avait été pour lui l’occasion d’un grand remue-méninges, vécu dans l’enthousiasme, avec le sentiment que le moment était venu pour lui d’un renouvellement inespéré. Ayant assisté au Parc des Princes en 1952 à un match opposant la France à la Suède, (rien d’extraordinaire semble-t-il), il se lance dans une série qui ne comporte pas moins d’une bonne dizaine de tableaux, tous appelés “Les Footballeurs”, l’un d’entre eux, immense (pas moins de 7m2), ayant un sort à part qui lui vaut d’être connu sous le titre “Le Parc des Princes”. Il a besoin de faire partager l’exaltation qu’il ressent à son ami le poète René Char, auquel il écrit :

“Entre ciel et terre, sur l’herbe rouge ou bleue, une tonne de muscles voltige en plein oubli de soi avec toute la présence que cela requiert en toute invraisemblance. Quelle joie René, quelle joie !”.

Nicolas de Staël aimait écrire et malgré le fait que ce Russe d’origine avait parfois du mal à s’exprimer de manière fluide en français, il a laissé des lettres dont certaines ont été retrouvées et publiées récemment. Grâce à la maison d’édition Khbar Bladna, fondée au Maroc en 2002, on peut lire depuis 2010 les “Lettres du Maroc” de celui qui était alors un jeune peintre ou apprenti-peintre de 23 ans, puisqu’il s’agit de lettres qu’il envoyait à ses parents adoptifs en 1936 et 1937, alors qu’il se trouvait à Marrakech puis à Mogador (Essaouira) et différents autres lieux du Maroc, au sortir de l’Académie Royale des beaux-Arts de Bruxelles —et sans la moindre préparation pour découvrir un pays et un peuple si différents de ce qu’il avait pu connaître jusque là.

Evidemment il n’ignore pas le voyage de Delacroix de 1832 et les tableaux du grand peintre romantique qui en ont résulté. Cependant son sentiment d’une absolue “différence” propre au Maroc ne prend en aucune façon la forme ni même le désir d’une représentation pittoresque de ce qu’il voit, et l’on trouve au contraire dans ses lettres l’affirmation étonnante d’un besoin d’intériorité : c’est en lui-même qu’il doit tout trouver : “Mes yeux ne doivent pas regarder au dehors (…) Tout doit se passer en moi. C’est avec le besoin intérieur, intime, qu’il faut dessiner et ce n’est que comme cela que je ferai si je puis du bon dessin, de la bonne peinture”.

Comment ne pas être surpris par une affirmation aussi paradoxale chez n’importe quel peintre de toute façon mais a fortiori chez un jeune peintre venu au Maroc pour y apprendre son métier ! Par une affirmation comme celle qu’on vient de lire, Nicolas de Staël prouve déjà que sa conception de la peinture n’a rien de commun, et qu’elle ne comporte ni ne comportera jamais la moindre tendance à la facilité.

Ce serait en tout cas la preuve s’il en était besoin que le Maghreb n’a pas toujours été pour les peintres venus d’ailleurs, d’Europe principalement (faut-il prendre en compte l’origine russe de Nicolas de Staël ?) le lieu du pittoresque, des scènes vues parées d’attraits exotiques, dont la beauté voluptueuse des femmes ne pouvait manquer d’être un aspect important.

Qu’il y ait eu pour les artistes de passage ou pour ceux qui y ont vécu durablement  une inspiration de cette sorte, est évident et le résultat en a été parfois, souvent une peinture déplorable voire ridicule, d’une grande fausseté. Mais c’est en raison de ces circonstances politiques particulières qu’ont été la colonisation et la décolonisation qu’on a mis tant de zèle au service de cette mauvaise peinture, pour la louer ou pour la dénoncer.

Or toutes les écoles artistiques sans exception ont eu leurs sous-produits parfois très envahissants : qu’on songe à l’ennui du pseudo-classicisme terne et mortifère, aux fades paysages verdâtres du post-impressionnisme et à l’absence totale d’intérêt des couleurs qui zèbrent certains tableaux dits abstraits. Il serait bien trop difficile d’expliquer en peu de mots ce qu’est à l’inverse une peinture vraie et belle parce que vraie.

Mais pour tenter de dire très vite comment le meilleur orientalisme est parfois lui aussi beau et vrai, on peut peut-être recourir à un mot qui ferait le lien avec la peinture de Nicolas de Staël dont il a été question jusqu’ici. Ce serait le mot “composition” qui veut dire que le souci d’organiser son sujet a été le recherche maîtresse du peintre, et qu’il a de cette manière échappé à l’anecdotique, à la supposée copie de la réalité. Il y a dans l’œuvre de Nicolas de Staël et au fil des années (de 1941 à 1952) un grand nombre de tableaux qui s’intitulent tout simplement “Composition”. 

Mais est-ce si simple et n’est-ce pas au contraire la plus grande difficulté que d’essayer de comprendre à chaque fois ce que ce mot veut dire, signifiant évidemment l’acte même par lequel il y a eu création. Le matériau maghrébin dont s’est emparé la peinture orientaliste avec délectation était si naturellement riche, divers, éclatant voire fascinant qu’il fallait justement, de quelque manière, se battre contre la fascination.

Et ce en regardant à l’intérieur de soi plutôt qu’à l’extérieur, comme le dit Nicolas de Staël, ou en trouvant à l’intérieur de la scène  plutôt que dans les objets qui la constituent la structure qui lui donne sens et qui en fait un tableau. Il en est de celui-ci comme d’une œuvre musicale ou poétique. A force d’écouter, ou de regarder, on trouve le secret de l’énigme : pourquoi c’est beau.