ALGÉRIE
23/04/2019 15h:53 CET

Quel récit photographique pour le Hirak algérien, quelle narration pour nos mémoires à-venir ?

C’est une mémoire qui se constitue et témoigne d’un présent historique pour le moins exceptionnel, celui d’une révolution. En effet, par son ampleur et sa profondeur le Hirak algérien, ce mouvement du 22 février 2019, est la catharsis de plusieurs périodes de l’histoire contemporaine du pays qui se télescopent : l’Indépendance en 62, octobre 88, le printemps berbère, la décennie noire.

C’est une condensation du temps qui articule passé, présent et futur et qui de fait crée un nouveau rapport aux autres, à la communauté nationale, à soi, à son intimité voire son inconscient.

Samir Toumi pour Myriam Kendsi

Alors comment témoigner, comment faire récit avec quel support, quel médium ? La littérature et la peinture demandent de la durée, du temps alors que la photographie est un art du présent.

Ce 22 février a vu l’éclosion des images en nombre. Des villes d’Alger à Oran, Constantine, Bejaia ou Jijel, les espaces se précisent entre la mer et le ciel.

La Place Maurice Audin, celle de la Grande poste, le tunnel des facultés, les escaliers d’Alger, les stades où résonnent les chants, convoquent le génie des lieux.

Les symboles sont là, les drapeaux se déplient au vent, certains s’affichent sur les murs. Les couleurs se saturent autour du vert, du blanc et du rouge sous un ciel bleu et un horizon méditerranéen.

Le récit se déploie d’est en ouest autour de la baie d’Alger ou du boulevard Front de mer d’Oran ou de la place d’Armes, du Sud au Nord.

Les espaces font écrin avec Alger et sa baie, sa rue Didouche Mourad, son boulevard Mohamed V, la rue Pasteur. La mer accueille à Jijel, Bejaia.

Et que dire de BBA, Constantine, Tlemcen, Mosta ? Le ciel est bleu partout à l’infini.

Photo par: Souhil Sahraoui

L’architecture n’est pas en reste, celle des bâtiments coloniaux type hausmanien ou de la Casbah, un bâtiment inachevé à Borj Bou Arreridj est drapé dont Christo pourrait à raison être jaloux et les lampadaires deviennent des supports de drapeaux quand ce n’est pas des jeunes gens ivres de liberté.

Les drapeaux et leurs symboles national ou berbère sont des acteurs à part entière portés par des jeunes, des femmes, voilées ou pas, des chibanis, des handicapés, des moudjahidates et la foule toujours, la foule immense dense.

Et partout, plus nombreux que les pancartes, les téléphones portables pour témoigner …

La photographie citoyenne et populaire avec des symboles répétitifs simples, parfois faciles : une foule, des drapeaux, des portraits , des slogans sur des pancartes, des policiers. La couleur est saturée très souvent et le vert blanc rouge utilisé jusqu’à l’overdose.

Islem Haouati pour Myriam Kendsi

Le téléphone portable est là pour témoigner, pour se protéger de la police, pour se raconter dans la révolution. C’est un médium petit, rapide, léger, qui tient dans la main ou dans la poche et se transforme en éditeur sur les réseaux sociaux et pour faire fi des institutions. C’est l’outil moderne de la mise en récit de l’histoire contemporaine

Les slogans peuvent s’effacer “un seul héros le peuple”, “Ma place n’est pas à la cuisine mais à la présidence” mais ces photos fabriqueront nos mémoires.

Les artistes eux ont souvent fait le choix du noir et blanc, élégant comme référent chromatique. Ce choix esthétique a comme gommer la charge affective de la couleur ; la foule, les corps sont comme contenus, intellectualisés.

Cependant le flou de certaines images d’Islem Haouti laisse transpirer le mouvement, les corps et la chair. 

Houari Bouchenak

Houari Bouchenak, lui, fait exploser son rouge et noir et on pense au 1900 de Bernardo Bertolucci.

Fethi Sahraoui nous décrit le gigantisme des manifestations à BBA.

Nous savons aussi qu’il y a des enjeux de représentation de la mémoire et des rapports construits avec l’histoire, tricoter avec l’esthétique sans omettre sa dimension politique, voire identitaire.

Vers quelle nouvelle représentation de l’Algérie allons nous ? Comment va se déplacer le regard notamment dans les pays occidentaux ? Et quels seront nos oublis, nos non-dits ? Les enjeux sont là !

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