LES BLOGS
08/08/2018 16h:10 CET | Actualisé 08/08/2018 16h:10 CET

Que reste-t-il du tiers-mondisme ?

Capture decran

Du tiers-mondisme on sait qu’Alger a été une des capitales, après l’indépendance et à l’époque du Président Ben Bella : pour les jeunes générations qui n’ont évidemment pas connu cette époque, rappelons qu’il ne s’agit guère que de quelques années, mais pour faire large disons que le courant de pensée auquel on donne ce nom s’est développé globalement dans les années 60 à 80 du siècle dernier.  

Un autre phare de ce mouvement est Cuba, qui avait certes réussi à se rendre politiquement indépendante de l’Espagne depuis 1902, mais pour mieux tomber dans une dépendance économique et autre à l’égard des Etats-Unis d’Amérique ; et ce jusqu’à  l’arrivée au pouvoir de Fidel Castro en 1959, c’est-à-dire assez peu de temps  avant que l’Algérie n’accède au statut d’Etat-Nation en 1962.

Dommage pour ceux qui n’ont pas connu ce qu’était alors cet état d’esprit, avant même qu’on ne le désigne comme tiers-mondiste. C’était le sentiment d’une très profonde communauté entre les peuples longtemps dominés voire colonisés, unis dans un même désir de conquête ou de reconquête de leur liberté. Ce projet d’indépendance nationale méritait bien le nom de Révolution, qui en effet était alors dans toutes les bouches des tiers-mondistes, incarné dans les images charismatiques de quelques leaders dont le plus connu est sans doute Che Guevara : puisqu’il est question d’image, disons qu’en plus d’évidentes raisons idéologiques, c’est aussi grâce à la célébrissime photo de lui par le Cubain Alberdo Korda en 1960.

Le héros révolutionnaire y est désigné comme Guerrillero Heroico et sa valeur symbolique s’est accrue mondialement après la mort du Che en 1967. Cependant, pour la vocation révolutionnaire de Cuba, la musique a joué aussi son rôle, ou plutôt la chanson, puisqu’il s’agit de la célèbre “Guantanamera”, devenue un succès international.

Du fait que Cuba et Alger ont sans doute été en ces temps-là les deux plus hauts lieux du tiers-mondisme, il est intéressant de voir ce qu’ont été ou ce que sont encore de nos jours leurs points communs, au terme de ce qu’a été  l’évolution postérieure à leur grande époque.

Cette confrontation est l’objet principal d’un roman publié à Alger en 2017 par Jaoudet Gassouma sous le titre Cubaniya. Le sujet du livre  est tout à fait clair, il s’agit de l’état actuel de Cuba, vue par le regard d’un Algérien de passage, qui s’avère être un homme fort bien informé et évidemment intéressé par la comparaison entre son propre pays et cette île devenue quasi mythique.

Ecrivain brillant, il a le don des formules qui tantôt rapprochent et tantôt opposent, le principal point commun consistant dans une évolution assez semblable : au moment où se passe l’action du roman, on ne peut que constater l’abandon de l’idéal révolutionnaire d’obédience marxiste, incompatible avec le libéralisme économique dont les deux Etats ont fait choix.

L’auteur ne se veut spécialiste de rien mais on voit bien que même en position de touriste, il n’oublie jamais de réfléchir, faisant du lecteur  le bénéficiaire de sa réflexion. Celle-ci, qui pourrait paraître trop sérieuse pour faire l’objet d’un roman, est d’ailleurs compensée par des épisodes consacrés à l’amour au passé ou au présent, grâce à quoi on  bénéficie de deux ou trois beaux portraits de femmes, cubaine ou algériennes—ce qui est toujours bon à prendre !

La réflexion sur les beaux jours du tiers-mondisme ne peut manquer d’être marquée par la nostalgie, du fait que les temps présents sont durs, pour des raisons différentes dans chacun des deux pays. A Cuba, le terrible embargo économique décrété par les Etats-Unis en 1962 réduit les gens à une grande pauvreté, à Alger c‘est plutôt l’état politique que beaucoup ont du mal à supporter.

Il est certain que l’Algérie dispose d’un pétrole que Cuba n’a pas, pourtant, dans le portrait qu’il fait des deux pays, Jaoudet Gassouma souligne (il n’est d’ailleurs pas le seul)  la très profonde voire l’incomparable vitalité que les Cubains doivent à la danse et à la musique —ou qu’ils manifestent à travers celle-ci. Le profond enracinement populaire de la musique cubaine a été montré dans le film de Wim Wenders intitulé “Buena Vista social club” qui date de 1999.

Il s’agissait pour le réalisateur allemand de faire entendre mondialement  le groupe de musique cubaine du même nom dont l’album enregistré en 1996  avait  rencontré un très grand succès. Ce groupe avait lui-même repris le nom d’une sorte de cabaret musical de La Havane, très populaire dans les années 40 mais disparu en 1959.

Le cinéaste Wim Wenders  fait un documentaire qui dément complètement ce que ce genre filmique a parfois de didactique ou d’ennuyeux.  Il y insère des interviews, effectuées à La Havane, des différents musiciens qui rendent le film très présent et très vivant.

Rien d’étonnant à ce que sur ce même modèle, une cinéaste internationale d’origine algérienne, Safinez Bousbia (née en Algérie en 1980), ait eu l’idée d’évoquer un orchestre populaire dont les musiciens étaient aussi bien juifs ou musulmans et qui a disparu au moment de l’indépendance ou même dès avant 1962. Son film de 2011-2012 s’intitule”El Gusto”, ce qu’on s’accorde à traduire par “la bonne humeur”. L’histoire que raconte la réalisatrice est celle de la musique chaâbi et de son grand maître Hadj El Anka, dont elle a retrouvé certains anciens élèves du conservatoire municipal d’Alger. Et c’est ainsi qu’elle a pu réunir des hommes qui ne s’étaient pas vus depuis 50 ans !

On aura compris qu’il s’agit de très vieux messieurs et qu’il ne saurait être question de faire revivre ce passé-là. Cependant, même si on ne parle qu’en termes d’héritage, il est évident que  cette musique, de toute façon, fait partie du patrimoine de l’Algérie.  

Né en 1907, Hadj El Anka est mort relativement prématurément en 1978. De lui comme de quelques autres (ne serait-ce pas l’occasion d’évoquer le peintre Sauveur Galliéro ?), on pourrait dire qu’il est un enfant de la Casbah, où il est né, et que la Casbah d’Alger, comprise en un certain sens, appartient de plus en plus à l‘Histoire.

Cependant la musique chaâbi a suffisamment montré sa capacité à évoluer pour qu’on lui fasse toute sa place dans la riche production musicale du temps présent.