ALGÉRIE
24/03/2019 12h:07 CET

Que faire ?

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Que faire lorsqu’un chef d’Etat entend le rester et garder le pouvoir au-delà des limites raisonnables que devrait lui imposer la détérioration de sa santé physique ou mentale ? Ce n’est évidemment pas la première fois en 2019 que cette situation se présente et pose un redoutable problème. Compte tenu d’un fait connu, à savoir que les circonstances historiques ne sont jamais deux fois tout à fait les mêmes, on peut évoquer le souvenir de deux cas, l’un plus ancien l’autre plus récent, où la crise a finalement trouvé une solution, qu’on la juge bonne ou mauvaise.

Dans l’ordre chronologique, le premier cas qu’on aimerait évoquer se passe en France au 19e siècle, c’est la fin du Second Empire et de l’Empereur Napoléon III qui disparaît de la scène politique en 1870, entraînant à brève échéance l’instauration de la 3e République. Depuis plusieurs années déjà l’empereur est malade et se sent lui-même incapable de gouverner. Lorsque se déclare la guerre franco-prussienne qui conduit très vite au désastre subi par l’armée française à Sedan, il n’y a donc aucun doute sur le fait que c’en est fini du règne de Napoléon III.

Mais en 2019, le temps n’est plus où les chefs d’Etat se battent à la tête de leur armée et sombrent éventuellement avec elle. C’est donc une “solution”, si l’on ose ce terme un peu cynique, sur laquelle on ne peut compter aujourd’hui. Et dans les années qui précèdent 1870, alors même que le besoin s’en faisait sentir avec évidence, on ne peut pas dire non plus qu’aucune solution raisonnable ait été trouvée, on s’est tout bonnement laissé aller à la catastrophe  sans essayer de l’éviter.

Cependant, il se peut que sous l’influence de certaines écrivains et pas des moindres, tels que Victor Hugo et Emile Zola, on ait constitué une sorte de “légende noire” du Second Empire et de son chef à l’égard de laquelle les historiens préfèrent rester prudents. A noter que dans la dernière année de son règne, Napoléon III avait organisé des élections visant à faire une certaine place à l’opposition républicaine, mais sa période glorieuse était alors révolue. Ainsi va l’Histoire avec sa fameuse grande Hache qui en a abattu plus d’un. Napoléon III, né en 1808, n’était d’ailleurs pas très âgé à l’époque de Sedan, mais sans doute était-il usé, et ce mot est accablant.

Plus près des jours actuels —et beaucoup d’entre nous s’en souviendrons—on a assisté à l’élimination d’un autre chef d’état qui avait su pourtant se rendre célèbre par un nombre  remarquable d’actions. Il s’agit de celui qui porte le plus grand nom de l’histoire tunisienne récente, Habib Bourguiba. Pour commencer l’histoire par la fin, disons qu’il avait environ 96 ans quand il est mort, bel exemple de longévité. Mais il n’était déjà plus au pouvoir depuis de nombreuses années, par la volonté de son successeur Ben Ali, qui n’était évidemment pas le seul à souhaiter ce départ.

A propos de la manière dont Bourguiba a été éliminé, on a parlé d’un “putsch médical” ce qui s’explique par les faits suivants.

Vers la fin de l’année 1987, un groupe de sept médecins tunisiens signèrent un rapport médical certifiant l’incapacité mentale du Président. Ce rapport était suffisant pour permettre qu’il soit déposé, en vertu l’article 57 de la Constitution de 1959. Dans ce cas encore, seuls des historiens compétents peuvent préciser les circonstances dans lesquelles le coup de force s’est produit. Cependant et si l’on voit les choses d’un peu loin, avec le recul du temps qui est maintenant de plus d’une trentaine d’années, on peut avoir le sentiment que les choses se sont passées de manière relativement honorable pour l’ex-Président Bourguiba— et qui ne s’en féliciterait ?

Les historiens, philosophes, et tous ceux qui ont réfléchi à la question s’accordent à reconnaître la singularité de chaque situation historique, ce qui  oblige à inventer sans modèle possible les solutions les plus appropriées et c’est là que réside la difficulté : rien ne peut dispenser de faire à chaque fois des analyses complètes, qui déterminent les actions présentes en fonction d’un avenir prévisible —mais dans quelle mesure un avenir l’est-il ?

Lorsque Ben Ali a pris le pouvoir en 1987, ceux et celles qui l’ont approuvé pouvaient-ils prévoir que ce même Ben Ali en serait chassé, et cette fois  honteusement, 23 ans plus tard (après des années de discrédit grandissant) ? Au présent, il faut partir d’un constat, qui est double : l’usure du vieux chef se confond avec le désir toujours renouvelé de révolution. D’où l’inévitable complexité des sentiments éprouvés par ceux qui assistent à ce genre d’événement. Enthousiasme, émerveillement, en même temps qu’il y a quelque chose de pitoyable et de pathétique dans l’addiction au pouvoir des vieux chefs qui sont prêts à tout  pour rester.

Nous sommes loin des jours évidemment anciens de la République romaine, lorsque Cincinnatus se tenait prêt à retourner à sa charrue dès qu’on n’aurait plus besoin de lui—et il l’a fait (histoire ou légende ?). De nos jours les références sont devenues plus triviales et la formule qui vient à l’esprit relève davantage de la comédie ou du vaudeville : ce serait plutôt “Comment s’en débarrasser”, pour reprendre le titre d’une pièce de théâtre d’Eugène Ionesco créée à Paris en 1954. Que faire lorsqu’il y a un cadavre dans la pièce d’à côté ? se demande le personnage principal Amédée. 

Décidément la question est universelle. Mais chaque solution est particulière et locale. Honneur à ceux qui dans l’urgence ont le courage de la chercher.