MAROC
21/12/2018 16h:39 CET | Actualisé 21/12/2018 16h:53 CET

Quatre questions pour comprendre l'ampleur de la menace terroriste au Maroc (ENTRETIEN)

"Il n'y a pas de politique sécuritaire cent pour cent fiable".

ASSOCIATED PRESS

TERRORISME - Cette semaine, avec le meurtre de deux touristes scandinaves à Imlil, le Maroc a connu sa première attaque terroriste depuis 2011. Quelques heures après l’arrestation des suspects, une vidéo des quatre mis en cause prêtant allégeance à Abou Bakr al-Baghdadi apparaissait sur les réseaux sociaux. Un acte qui, bien que non encore revendiqué par Daesh, pourrait être le premier attentat perpétré par le groupe islamique au Maroc.

L’affaire inquiète et choque les Marocains, qui craignent une résurgence de la menace djihadiste dans le royaume. Pourquoi les assassins se sont-ils attaqués à des touristes? Le Maroc doit-il craindre un retour de la menace islamique? Des questions que le HuffPost Maroc a posées à Wassim Nasr, journaliste à France 24, spécialiste des réseaux jihadistes et auteur de “L’État islamique, le fait accompli” (éditions Plon, 2016).

HuffPost Maroc: Avec le drame qui s’est joué au Maroc cette semaine, assiste-t-on à une nouvelle stratégie de l’EI dans le royaume?

Wassir Nasr: L’Etat Islamique n’a pas encore revendiqué cette opération alors qu’ils l’ont fait suite à l’attaque visant des touristes au Tadjikistan. 

On est là dans le même mode opératoire. La différence par rapport au Tadjikistan, c’est que la vidéo d’allégeance et celle montrant le meurtre (cette dernière n’a pas encore été authentifiée par les autorités marocaines, NDLR) n’ont pas du tout été fuitées via les canaux officiels.

Les motivations des assassins sont claires. Ils ont fait cela au nom de l’EI, pour leurs “frères” à Hajin. Ce sont des éléments à prendre en considération.

Maintenant, il est important de savoir si l’Etat Islamique (EI) va reprendre cela à son compte ou pas, mais les motivations des assassins sont claires. Ils ont fait cela au nom de l’EI, pour leurs “frères” à Hajin. Ce sont des éléments à prendre en considération.

Au Maroc, il n’y a pas eu d’attentat depuis 2011, mais depuis, plus d’une trentaine d’attentats ont été déjoués (361 depuis 2002, selon des chiffres du Bureau Central d’Investigation Judiciaire en octobre dernier, NDLR), dont certains commandités par des Marocains de l’Etat Islamique en Syrie et d’autres cellules constituées sur place.

Le Maroc a d’ailleurs été l’un des premiers pays à essayer d’endiguer ou mettre un terme au flux de combattants étrangers qui allaient dans les zones de djihad, en 2014-2015. Mais le royaume, comme tous les autres pays du monde, a connu un certain nombre de départs, cela fait partie d’un problème de société mondial. Malgré les efforts entrepris, ce qui devait arriver est arrivé. 

Comment les meurtriers des touristes sont-ils passés à travers les mailles du filet sécuritaire?

Il n’y a pas de politique sécuritaire cent pour cent fiable. Le fait qu’il n’y ait pas eu d’attentats depuis 2011, c’est déjà quelque chose. Il ne faut pas oublier qu’il y a eu pas mal de départs depuis le Maroc, les prisons marocaines sont pleines de potentiels djihadistes (902 arrestations depuis 2015, selon le BCIJ, NDLR), et on est dans dans une zone frontalière avec d’autres pays ayant des groupes djihadistes.

L’État Islamique n’a pas réussi à prendre pied au Maroc même si quand on parle avec les premiers concernés, et on lit ce qui a été créé en termes de littérature et propagande, l’intention y était. La volonté de l’EI était de créer des cellules au Maroc, exporter le djihad. Ce qui a été fait contre ces touristes, c’est s’attaquer à des cibles très faibles et très faciles.

Il faut donc relativiser: ils se sont attaqués à deux pauvres touristes dans une zone isolée. Mais depuis 2011, il n’y a pas eu d’attentats à la bombe ou à la mitrailleuse, comme en Tunisie, ou en Algérie avec des attaques contre des postes de police.

L’État Islamique n’a pas réussi à prendre pied au Maroc même si quand on parle avec les premiers concernés, et on lit ce qui a été créé en termes de littérature et propagande, l’intention y était

Pourquoi s’attaquer à des touristes?

Il y a eu des appels de l’État Islamique à viser “les pays de la coalition”. Mais pour eux, en visant le tourisme dans les pays arabes, ils cherchent également à y mettre un terme.

Ils estiment que le tourisme “salit” ces pays, n’est pas en accord avec leurs coutumes. Mais il y a aussi là un calcul plus profond. En s’attaquant à cette activité, on arrête le “tourisme dépravé” mais aussi l’économie autour. Il y aura alors plusieurs personnes sans travail, sans argent et donc un vivier potentiel pour eux et un soulèvement contre l’État en place. Ils souhaitent ainsi la destruction de cette économie “factice et dépravée” tel qu’ils la décrivent.

Qu’en est-il de l’EI aujourd’hui?

Il est très affaibli en tant qu’État. Tout ce que l’on a connu en 2014 avec un État, une administration, des grandes villes, s’est réduit à quelques villages en Syrie. Mais l’Etat Islamique, dans sa version antérieure, persiste dans les trois quarts des provinces irakiennes et une partie de la Syrie. Leurs principales actions c’est maintenant des attaques contre des policiers et des commissariats comme cela a été le cas dans la villes de Kirkouk.

Mais d’un autre côté, ils sont montés en puissance en Égypte. Au Lac Tchad, tous les jours il y a des opérations contre l’armée avec des dizaines de morts. En Libye, ils sont toujours présents. Donc malgré cet écrasement sous une puissance militaire énorme, ils sont devenus une sorte de marque mondiale. 

La seule chose qui a contenu leur expansion, c’est la puissance militaire américaine, qui fournit 90% de l’effort de guerre le plus destructeur contre l'EI.

Avec l’annonce du retrait américain prochain en Syrie, un journal israélien a même affirmé que les frappes aériennes vont également cesser, ils vont sûrement reprendre du poil de la bête, si cela prend effet. Parce que la seule chose qui a contenu leur expansion, c’est la puissance militaire américaine, qui fournit 90% de l’effort de guerre le plus destructeur contre l’EI.

Si Trump retire tout cela, ils vont revenir de plus belle parce que tous les éléments qui ont précipité leur arrivée en 2011, situation économique et politique chaotique en Syrie et en Irak, sont aggravés aujourd’hui. 

On se souvient qu’en 2011 quand les Américains se sont retirés d’Irak, ils ont même enlevé les primes sur les têtes des personnes recherchées, et réduits celle sur Al Baghdadi. On connait la suite.