TUNISIE
19/09/2018 09h:52 CET | Actualisé 24/09/2018 15h:25 CET

Quatre questions à Vincent Geisser, co-auteur du livre "Tunisie, une démocratisation au-dessus de tout soupçon?"

"Même si nombre de Tunisiens sont aujourd’hui déçus par la post-Révolution, il existe tout de même une fierté tunisienne à avoir montré la voie aux peuples du monde arabe".

Vincent Geisser/FB

“Tunisie, une démocratisation au-dessus de tout soupçon” c’est le titre d’un nouvel ouvrage collectif, signé par Amin Allal (CNRS, IRMC de Tunis) et Vincent Geisser (CNRS, IREMAM-AMU).

Cet ouvrage qui rassemble les contributions originales d’une vingtaine d’universitaires des deux rives de la Méditerranée, tente de bousculer les idées reçues sur la démocratisation tunisienne. 

À travers des analyses historiques, des enquêtes de terrain, des entretiens... le livre de plus de 400 pages décortique les dessous d’une Tunisie post-révolutionnaire et met la lumière sur un pays en ébullition en quête de démocratie. 

Pour en savoir plus sur ce livre inédit, le HuffPost Tunisie s’est adressé à Vincent Geisser, co-auteur de l’ouvrage. Interview.  

 

HuffPost Tunisie: Pourquoi avez-vous décidé d’écrire ce livre?  

Vincent Geisser: L’objectif de ce livre est d’abord de dépasser les clichés et les idées reçues sur la période post-Ben Ali, en laissant la parole à des chercheurs et des universitaires de terrain, notamment tunisiens et franco-tunisiens qui pendant très longtemps – pour cause de censure – n’ont pas pu publier sur leur société.

Cet ouvrage est donc le produit de la rencontre entre plusieurs générations de spécialistes des deux côtés de la Méditerranée qui travaillent sur les phénomènes sociopolitiques en Tunisie. Si son objectif est principalement scientifique, il s’adresse également à un lectorat plus large intéressé par les questions tunisiennes.

Nous préparons, d’ailleurs, une coédition avec un éditeur tunisien qui permettra au livre d’être accessible financièrement aux lecteurs locaux.

En effet, nous tenons à que ce livre soit lu par les Tunisiennes et les Tunisiens!

Nous avons choisi de traiter des thèmes divers en sortant des sentiers battus de la recherche académique et des expertises internationales.

Pour cette raison, nous accordons beaucoup d’importance dans l’ouvrage aux nouveaux mouvements sociaux. Nous abordons, par exemple, les thèmes inédits comme l’antiracisme et le racisme anti-noir, les mobilisations homosexuelles et de l’homophobie, le renouveau du féminisme, les mouvements sociaux dans la Tunisie rurale, le retour en force de la derja (dialecte tunisien) dans les débats publics et le champ culturel, le rôle des binationaux dans la construction démocratique tunisienne, autant de sujets peu traités dans les autres livres.

Beaucoup de livres ont été écrits sur la révolution tunisienne. En quoi se démarque votre ouvrage par rapport aux autres?

L’originalité de notre livre est d’éviter un double écueil qui a caractérisé les précédents ouvrages sur la Tunisie: le romantisme révolutionnaire et le pessimisme sociologique.

Ce n’est pas un ouvrage normatif qui prétend donner des leçons et fournir des recettes toutes faites aux dirigeants et aux citoyens tunisiens. Nous ne parlons ni de succès ni d’échec de la Révolution et de la transition démocratique mais nous soulignons la complexité des phénomènes observés.

Nous ne versons pas dans le “présentisme” mais nous cherchons à prendre de la distance en replaçant les transformations tunisiennes dans leur contexte historique, c’est-à-dire sur le temps long. Par exemple, plusieurs contributions de l’ouvrage montrent que la démocratie tunisienne n’est pas née en 2011 mais que l’idée démocratique en Tunisie a déjà une histoire ancienne qui remonte bien avant l’indépendance et qui s’est manifestée tout au long de son histoire récente, y compris durant les périodes de Bourguiba et de Ben Ali.

Même constat pour les mouvements de protestation sociale: ces derniers n’ont pas émergé en 2010-2011 mais traversent la Tunisie depuis des décennies, empruntant des expressions et des registres divers. En somme, ce livre cherche à comprendre le présent en Tunisie en replaçant les événements actuels dans une histoire longue, pour mieux comprendre le futur.

Selon vous, quelle est la particularité de la révolution tunisienne par rapport aux autres révolutions du printemps arabe?

Cette question est majeure car justement notre ouvrage apporte des regards nouveaux sur la Révolution tunisienne. Dans une contribution pertinente, Alia Gana, directrice de recherche au CNRS, montre que contrairement aux idées reçues, la révolution tunisienne est d’abord une révolution rurale qui a été ensuite relayée dans les centres urbains par des groupes sociaux divers, comme les syndicats (UGTT), les avocats, les universitaires et les citadins ordinaires.

C’est cette “synergie protestataire” entre ruralité et urbanité qui fonde l’originalité de la Révolution tunisienne par rapport aux autres “révolutions” dans le monde arabe.

C’est un résultat paradoxal car toutes les études montrent par ailleurs qu’il existe une véritable fracture entre la Tunisie des villes littorales et la Tunisie de l’intérieur. Mais le moment révolutionnaire a contribué à réduire temporairement cette fracture, les mouvements protestataires se diffusant à l’ensemble du pays.

De plus, l’originalité de la révolution tunisienne repose sans doute sur l’existence d’un relatif consensus des élites – y compris celles de l’ancien régime – pour opérer un certain nombre de changements institutionnels.

Enfin, il existe une forte conscience chez les Tunisiens d’avoir été les premiers, ce qui contribue à replacer la Tunisie au centre des enjeux régionaux, arabes et méditerranéens. Même si nombre de Tunisiens sont aujourd’hui déçus par la post-Révolution, il existe tout de même une fierté tunisienne à avoir montré la voie aux peuples du monde arabe.

Le drapeau tunisien n’est d’ailleurs plus seulement un emblème national mais un symbole pour l’ensemble des peuples arabes et au-delà pour tous les peuples qui luttent contre les formes de despotisme.

 D’après vous, l’exception tunisienne, est-ce un mythe ou une réalité?  

Oui, il existe un discours sur”l’exception tunisienne” qui produit sans doute des effets de réalité. Cette thématique de l’exception était d’ailleurs déjà présente dans le discours des réformistes tunisiens du XIXe siècle et au début XXe siècle puis dans la rhétorique du Vieux Destour et du Néo Destour et, au-delà, sous les régimes de Bourguiba et de Ben Ali.

Ce n’est donc pas la Révolution qui a inventé le mythe de l’exception tunisienne. Toutefois, il s’agit bien d’un mythe.

Notre ouvrage vise précisément à déconstruire ce mythe, tout en reconnaissant qu’il contribue à influencer les consciences et les représentations de la Tunisie à l’intérieur et à l’étranger, notamment chez les élites françaises qui croient beaucoup au mythe de l’exception tunisienne.

Le travail des auteurs du livre a été de prendre acte de ce mythe, en tentant de le nuancer, et en montrant qu’il convenait de ne pas confondre “originalité” de la trajectoire historique de la Tunisie et “exception”.

De ce point de vue, la Tunisie est moins une exception qu’une société qui reflète à la fois toutes les avancées et les contradictions communes à nombre de pays de la région.

Pour cette raison, la Tunisie est (re)-devenue une société qui attire l’attention des politiques, des experts, des ONG, des intellectuels et des citoyens du monde entier. Il faut espérer que notre ouvrage contribuera à donner aux lecteurs des clefs de compréhension et d’interprétation des mouvements contradictoires qui traversent aujourd’hui la société tunisienne et qui dépassent largement la dichotomie retour de la dictature/avènement de la démocratie.

La Tunisie du futur reste à inventer et les auteurs et les acteurs sociaux s’attèlent à cette mission.

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