LES BLOGS
13/03/2016 05h:13 CET | Actualisé 14/03/2017 06h:12 CET

Qu'a-t-on le droit de penser et au sujet de qui ? Kamel Daoud et le paradigme féministe

En lisant l'ultime chronique de Kamel Daoud* adressée à ses lecteurs et détracteurs, suite à la vive polémique suscitée par ses précédentes contributions**, j'ai été frappée par une réflexion en particulier:

Nassima Kies

En lisant l'ultime chronique de Kamel Daoud* adressée à ses lecteurs et détracteurs, suite à la vive polémique suscitée par ses précédentes contributions**, j'ai été frappée par une réflexion en particulier:

"Ce que je pense de nos monstruosités "culturelles" est ce que je vis, par le cœur et le corps, depuis toujours. Je suis algérien, je vis en Algérie, et je n'accepte pas que l'on pense à ma place, en mon nom", pouvait-on lire.

Que suggère ici Kamel Daoud ? Le droit de penser la société au nom du lieu de résidence ? Au nom de la nationalité ? Si tel est le cas, que penser de ses multiples réflexions au sujet de la femme, de son corps, de sa souffrance, de ses désirs refoulés, de sa négligeable et détestable place dans le monde arabo-musulman ?

On pourrait ainsi, suivant ce raisonnement, reformuler sa réflexion en y apposant notre sexe de femmes insoumises :

"Ce que je pense de nos monstruosités "culturelles" est ce que je vis, par le cœur et le corps, depuis toujours. Je vis en Algérie, je suis algérienne, je suis une femme et je n'accepte pas que l'on pense à ma place, en mon nom".

Nous y voilà, algérienne et féministe, je n'accepte pas non plus qu'un homme pense ma condition de femme, fût-il algérien, fût-il progressiste. Je ne tolère pas qu'on s'approprie ma souffrance de femme, elle est mienne, elle est ma blessure intime, ma force aussi. Je comprends l'exaspération de Daoud à l'égard de ceux et celles, intellectuels étrangers, qui souvent n'ont qu'une vague idée de ce qu'est la réalité algérienne, qui n'en connaissent ni la violence, ni la douceur, ni les paradoxes, ni les subtilités, ni les convulsions. Mais il est temps qu'il comprenne, lui aussi, mon agacement, le nôtre.

Car oui, nous sommes nombreuses à ne plus supporter d'être en permanence le terrain de jeu de l'obscurantiste et du progressiste. D'être otage de leurs querelles malsaines. D'être l'objet, tantôt d'une fatwa tantôt d'une chronique. S'il est évident que l'un et l'autre ne portent pas le même regard sur la femme, il est en revanche évident qu'ils en partagent l'obsession et la fascination.

Le premier revendiquant la nécessité de son "refoulement", le second la nécessité de son "émancipation". Une obsession donc, et il n'y a pas d'obsession saine. L'obsession est toujours perversion. Ainsi, quand le rétrograde lui interdit "d'être", le progressiste l'incite à "être". Une injonction qui témoigne dans un cas comme dans l'autre d'un sentiment de toute-puissance. Est-ce là une attitude conforme à l'esprit du féminisme ?

Peut-on, au nom du "progrès" se poser en "protecteur" d'une frange de la société, qu'on souhaite, paradoxalement voir "libérée" ? Peut-on, à partir de sa condition d'homme, s'arroger le droit de penser la femme, quand on interdit à l'étranger, parce que étranger de penser l'Algérie ? Un pays qu'il n'habite pas, qu'il ne voit que de loin, il est vrai.

Un peu comme ce corps de femme que Daoud n'habite pas non plus. Qu'il ne voit que de loin. Il y "pénètre" parfois, le temps d'une nuit, d'un orgasme, d'une chronique. Mais il est loin d'en mesurer le degré de complexité.

L'esprit du féminisme

L'émancipation de la femme est, et doit être l'affaire de la femme. Elle est, et doit être son œuvre. Elle est, et doit être son combat. Non pas contre l'homme, mais contre elle-même. Contre ses propres démons, ses peurs, ses faiblesses, ses doutes, ses contradictions qu'elle doit interroger, affronter, par elle-même et pour elle-même.

L'œuvre de l'émancipation est l'œuvre d'une vie, d'un cheminement, d'une introspection, d'une expérience, la sienne et celles des autres femmes. Ce fardeau, nous sommes seules à le porter. Notre corps, notre souffrance, notre combat, notre libération donc.

La lutte pour l'émancipation des femmes, posée en ces termes, pourrait sembler exclusiviste et sectaire. Il n'en est rien. Refuser d'être le terrain de jeu des uns et des autres, c'est récuser la "puissance tutélaire", d'où qu'elle vienne.

C'est là justement, que réside le début de la véritable émancipation. Elle est un acte purement révolutionnaire, puisqu'elle consiste en la "sortie de l'état de minorité", que cet état soit d'ordre légal ou moral, qu'il soit l'oeuvre des progressistes ou des obscurantistes. Il est donc impératif pour la femme de s'approprier cette lutte, de la faire sienne en refusant le paradigme féministe tel que formulé. Le combat féministe n'a point besoin de tuteur ou de "coach".

L'histoire du féminisme, est écrite par des femmes. Elle regorge de figures emblématiques, de femmes ordinaires, riches et pauvres, croyantes et athées, instruites et analphabètes, toutes mues par le sentiment de révolte contre le mépris, la violence, l'injustice et qui n'ont eu de cesse de remettre en cause l'ordre phallocratique, de se révolter contre la barbarie des hommes,mais contre elles-mêmes aussi, souvent au prix de souffrances abyssales.

Aucun des droits obtenus aujourd'hui n'a été gentiment octroyé. Tout a été violemment arraché, non pas grâce aux hommes, mais bien malgré eux. Un nom, une femme, et quelle femme ! Olympe De Gouges pionnière du féminisme, guillotinée, par ceux-là même qui se sont pourtant révoltés, au nom de l'égalité, contre la monarchie absolue, les privilèges, l'inégalité et l'injustice. Olympe de Gouges, une femme trop libre pour les premiers, excessivement libre pour les seconds.

"Née avec une imagination exaltée, prit son délire pour une inspiration de la nature. Elle voulut être homme d'État et il semble que la loi ait puni cette conspiratrice d'avoir oublié les vertus qui conviennent à son sexe", indique le commentaire nécrologique du moniteur universel à son sujet.

Ainsi, convient-il de renvoyer dos à dos, ceux, qui au nom de la religion souhaitent enfermer la femme, et ceux, qui au nom du "progrès", souhaitent la "libérer" en se posant en "protecteur/Libérateur".

La femme existe pour elle-même et par elle-même et elle écrit sa propre histoire par-delà vos fantasmes. Vos querelles ne sont que le reflet de vos névroses obsessionnelles qu'il convient de soigner.

* "Mes petites guerres de libération", Le Quotidien d'Oran 02/03/2016

** "Cologne, lieu de fantasme", Le Monde 31/01/2016

"La misère sexuelle du monde arabe", Le New York Times, 12/02/2016

Retrouvez les articles de HuffPost Algérie sur notre page Facebook.

Pour suivre les dernières actualités en direct, cliquez ici.