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16/09/2019 10h:19 CET | Actualisé 16/09/2019 10h:19 CET

Quarante pour cent de votants: Les raisons de la colère

Un “non-vote” sanction, contre les gouvernements successifs, ayant dirigé le pays depuis 2014.

NurPhoto via Getty Images

L’abstentionnisme, franc, avéré, a été la donnée la plus criante à la fin de la journée électorale. Un “non-vote” sanction, contre les gouvernements successifs, ayant dirigé le pays depuis 2014.

Pourquoi les tunisiens seraient-ils allés voter? Pourquoi et pour qui? Pour un gouvernement qui n’a rien fait pour améliorer leurs conditions de vie, et au contraire les a rendues pires? Pouvoir d’achat effondré, enseignement et santé publics plongés dans le marasme, chômage en hausse, classe moyenne tirée vers le bas, en raison d’un coût de la vie, devenu exorbitant? Pendant des mois, les situations ont pourri lentement devant les yeux des tunisiens: grèves répétées des enseignants, menaçant les élèves d’année blanche, reprise en pointillé de la production dans les mines de phosphates, réunions et séminaires débouchant sur des projets d’amélioration rapide des secteurs sensibles, tout cela resté lettre morte… et on peut multiplier les exemples encore longtemps. A cela, une erreur majeure, impardonnable de la part des gouvernants: une communication quasi-absente et de mauvaise qualité.

L’absence de communication est le grand reproche qu’on pourrait adresser aux trois instances ayant détenu le pouvoir, à savoir l’assemblée, le gouvernement et le président de la République. Parmi ces instances, la plus concernée et la plus coupable est celle qui gère les “affaires courantes” des citoyens, en l’occurrence le gouvernement et son chef. Le chef du gouvernement a brillé par son absence et son silence, en des moments cruciaux où la population désorientée, parfois désespérée avait besoin qu’un dirigeant apparaisse, qu’il trouve les mots qui rassurent, qu’il prenne des mesures, même minuscules mais ciblées, au sujet du problème posé. Qu’on se souvienne de deux situations où le gouvernement et son chef ont brillé par leur silence: l’affaire des nouveau-nés décédés en série, à la maternité de la Rabta, et celle du centre de Regueb où une enquête journalistique a dévoilé le sort réservé à des gamins, pris en otage par des prétendus éducateurs salafistes. Dans les deux cas, silence radio: aucun dirigeant, pas un mot! Ce n’est pas un communiqué abstrait, administratif, émis le lendemain, par le ministère concerné qui va apaiser la colère des familles et le désarroi de la société. C’est “en temps réel”, au moment de la catastrophe qu’il aurait fallu bouger, que le chef du gouvernement ou un ministre concerné aurait dû être sur les lieux, s’exprimer, esquisser des solutions. Rien ne remplace la politique de proximité et cela n’a pas été du tout pris en compte par nos gouvernants.

Autre carence: la qualité de la communication politique. Lorsqu’un dirigeant est entouré de citoyens exigeant qu’il leur fournisse l’eau courante, ou qu’il répare l’école de leurs enfants, le dirigeant rétorque en alignant chiffres et statistiques: mais oui, un grand projet est prévu pour l’année à venir, projet qui réglera la situation de toute la région, dans un délai minimum de deux ans! C’est souvent la seule réponse dont se fend le dirigeant! Cette réponse est sans doute rationnelle, mais elle exige que le vis-à-vis possède un niveau de connaissances suffisant et oublie “son problème personnel” ; ceci, alors que pour le citoyen lambda, la seule logique est “après moi (ou chez moi), le déluge!”. Toujours est-il que dans la situation actuelle, le citoyen n’est pas convaincu par la réponse du dirigeant. Celui-ci remonte dans sa berline et les citoyens le suivent, furieux. Résultat obtenu sur les citoyens: zéro. C’est que la politique comporte une part considérable d’irrationnel dont nos gouvernants ne tiennent pas compte.  

Qu’importe aux citoyens, confrontés à une catastrophe naturelle, (telles les pluies diluviennes ayant noyé le grand Tunis, la semaine dernière), que leur importe que le ministre de l’Intérieur se soit rendu au QG de commandement de son département? Comment justifier l’absence du Premier ministre, du ministre de l’Equipement, ce soir-là? Aucun visage officiel n’est venu parler aux tunisiens! Pendant près de deux heures, alors qu’un embouteillage monstrueux bloquait la route de Bizerte, les forces de l’ordre sont demeurées absentes. Il est absolument certain que ce qui s’est passé le mardi 10 septembre a découragé bien des citoyens à aller voter, et les a grandement dissuadés de cocher les cases de Youssef Chahed ou de Abdelkrim Zbidi.

Mais les torts ne sont pas à chercher seulement du côté des gouvernants et de leur déplorable politique de communication. Les citoyens sont souvent à des années-lumière du niveau de connaissance et de militantisme requis pour qu’ils oublient leurs petits problèmes et se mobilisent pour leur pays. S’ils l’étaient, ils auraient pris en compte la situation catastrophique dans laquelle se trouvait la Tunisie, après trois ans de gouvernement de la Troïka. A cette situation, deux causes essentielles: l’implosion des recrutements dans la fonction publique, ce qui a miné le budget de l’État, et les passe-droits auxquels les dirigeants Nahdhaoui se sont livrés sans vergogne, vidant les caisses de l’État, pour édifier des fortunes personnelles! Rappelez-vous l’affaire du Sheratongate, et toutes les autres !!

Mais les tunisiens sont oublieux! Ils sont aussi (et c’est malheureux), indifférents quant à l’état actuel du pays. Cette méconnaissance civique, ces tunisiens qui, en dehors de leur petite cellule personnelle, ignorent tout des problèmes réels du pays, tout comme l’ampleur de ces problèmes. Ceux-ci datant souvent de plusieurs décennies, mais après 2011 les citoyens les ont pris à bras-le corps, les présentant comme des urgences à solutionner tout de suite. En définitive, les gouvernements successifs depuis 2014, ont trouvé, face à eux, une société pourvue d’un niveau éducationnel souvent bas, indifférente au sort du pays, ignorant ce qui se passe vraiment dans ce pays. Ces citoyens, peu éduqués, ne faisant aucun cas de l’avenir de leur pays, sont restés assis dans les cafés, suçant tranquillement leur “chicha”.

A travers la société tunisienne, la liberté de parole a accouché d’un esprit revendicatif, aussi hargneux qu’inconscient des difficultés rencontrées par le gouvernement, et qu’aurait affronté n’importe quel autre gouvernement... Et Dieu seul sait à quel point notre pays est truffé de problèmes aussi lourds qu’anciens, problèmes dont la solution exige du temps, des fonds, et beaucoup de travail!     

Ce texte tentait d’expliquer les raisons d’un taux relativement bas de participation des tunisiens aux élections, comparativement à 2014. Quant aux résultats dont ces élections ont accouché, ils demandent plus de mise à distance et de réflexion. Que Dieu protège notre Tunisie!

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