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17/10/2019 09h:47 CET | Actualisé 17/10/2019 09h:47 CET

Quand une certaine France fait pleurer ses enfants

"Lettre à toi, petit garçon qui sans avoir rien demandé s’est retrouvé propulsé au cœur d’une bataille de grands".

capture d’écran Twitter

MESSAGE - Lettre à... toi, le petit garçon qui sans avoir rien demandé, ni y être préparé, s’est retrouvé propulsé au cœur d’une bataille de grands dont tu as payé si injustement le prix,

A toi l’enfant d’aujourd’hui qui doit désormais se poser des questions qui ne sont pas de son âge, et grandir avec le souvenir d’une scène que nous, les grands, n’avons pas pu empêcher,

A toi le citoyen de demain qui avec tous les enfants de France devra construire une société un peu meilleure que celle que nous t’offrons aujourd’hui,

Je voudrais te dire juste quelques mots. Ne garde pas seulement dans ta mémoire le souvenir de cet élu qui a tiré sa triste gloire de l’humiliation de ta maman: pense surtout à celles et ceux qui se sont opposés à lui, car ce sont eux qui incarnent cette République dont tu étais venu apprendre les rouages, une République qui fait place à chacun. Ce jour où tu as pleuré devant la furie d’un homme est aussi le jour où la République dans son sens le plus noble a fait rempart pour vous redire à toi et ta maman: vous avez votre place, ici et maintenant.

Je voudrais aussi te dire de ne nourrir ni haine ni colère contre cet élu et contre tous ceux qui pensent comme lui: ils sont le fruit d’une histoire, qui les conduit à te percevoir, toi, ta maman, les musulmans de notre pays, comme d’éternels étrangers, ou pire, comme de muettes menaces. Il croit à une histoire selon laquelle une personne différente par son origine, par sa culture, par sa religion, par la mémoire de ses aïeux, ne saurait avoir vraiment toute sa place au sein de la République. A sa peur, il faut opposer un autre récit, il faut opposer la ténacité d’être toi, de devenir ce que tu as envie de devenir, de réaliser tes rêves, de contribuer à la vie de ce pays, d’y apporter ton intelligence. Car contrairement à ce que certains voudraient et voudront te faire croire : ta place est légitime. Ta différence, si tant est qu’elle existe- car elle est surtout dans le regard de certains-, pour paraphraser Antoine de St-Exupéry, ne nous lèse pas: elle nous enrichit collectivement. Tu es de cette nation. Tu lui dois autant que ce qu’elle te doit: du respect, de l’amour, et la volonté de faire et d’être ensemble.

Permets-moi d’insister sur l’amour. Cet amour, dont je parle, c’est celui qui jaillit de notre nature profonde et ne cède devant aucune intimidation : ni la colère des uns, ni la haine des autres. C’est l’amour qui te fait rester debout, et restant debout, te permet de relever les autres. C’est l’amour qui dit à ceux qui voudraient t’exclure : “je ne vous quitterai pas”.

Personne peut-être n’a mieux dit cet amour que James Baldwin, dans une lettre qu’il adressait à son neveu, une lettre où il lui dit comment résister à la haine des Blancs, en plaine Amérique ségrégationniste : “ces hommes sont tes frères, des cadets égarés. Et si le mot intégration a le moindre sens, c’est celui-ci : nous, à force d’amour, obligerons nos frères à se voir tels qu’ils sont, à cesser de fuir la réalité et à commencer à la changer. Car tu es ici chez toi, mon ami”.

Je voudrais enfin et surtout te dire de ne pas te laisser voler ta liberté. Tu es aujourd’hui devenu le symbole de deux camps qui se livrent une guerre sans merci. Les deux camps ne sont pas, contrairement à ce que des prophètes de malheur voudraient, les musulmans contre les non musulmans, mais les républicains démocrates défendant les valeurs humanistes, et les pourfendeurs de l’être ensemble qui menacent le bon sens et notre cohésion nationale. On trouve des deux chez les musulmans comme chez les non musulmans. Les clivages ne sont pas communautaires: ils sont éthiques et moraux. Ne te laisse donc pas enfermer dans les appartenances que l’on décidera pour toi.

Car rappelle-toi que tu es libre de te choisir. Prends le temps de grandir. Lis, sois curieux, vis cette joie radicale que seuls les enfants savent éprouver, et…cultive la. Ne l’oublie pas. Prends-la sous le bras pour ce voyage, que je te souhaite le plus long possible, qu’est la vie. Accroche-toi à elle quand on voudra te faire tomber. Brandis-la comme ta seule arme quand on voudra te faire douter. Ne sombre ni dans la rancœur et la colère contre ceux qui voudraient t’exclure, ni dans la peur de ne pas trouver ta place. N’oublie jamais de t’aimer, et d’aimer tes semblables, quels qu’ils soient: nous sommes condamnés à vivre ensemble.

Prouve-leur par ton être, et par ce que tu peux devenir, qu’ils doivent renoncer à l’histoire à laquelle ils ont cru. Et comprendre que nous pouvons être frères. Nous le sommes déjà, sauf que nous l’oublions. A toi de nous le rappeler : oppose à nos tristes récits ton destin et ton chemin.