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04/10/2018 12h:36 CET | Actualisé 04/10/2018 12h:36 CET

Quand on esquive la "nébuleuse intégriste"

Eric Fougere - Corbis via Getty Images

 Dans son dernier roman Khalil, l’écrivain algérien Yasmina Khadra (de son vrai nom Mohammed Moulessehoul), enfile la salopette d’un kamikaze d’origine marocaine, prénommée Khalil de surcroît, vivant à Molenbeek, pour écosser la psychologie d’un laissé-pour-compte maghrébin déterminé à se faire sauter dans le RER parisien la soirée d’une joute footballistique.

Contre toute attente suicidaire, la ceinture explosive qui lui ceint le corps échoue à ensanglanter la foule compacte. Pris de panique, sans le moindre sou, amusé que les soixante-douze houris lui tournent le dos édénique, Khalil prend contact avec son ami d’enfance, Rayan, pour le rapatrier dare-dare en Belgique.

Ignorant le sort de ses trois autres acolytes, l’ayant covoituré à Paris pour perpétrer aussi un bain de sang, il n’arrive pas à comprendre pourquoi il n’y a pas eu déflagration, le privant du coup du statut de martyr ! Rayan ne sachant rien des intentons autodestructrices de son copain, le dépose chez sa sœur à Mons.

Khalil y cache sa ceinture non explosive, à l’insu de sa frangine divorcée. Débute alors un cauchemar sans tête ni queue. Khalil se résout à remonter le fil des événements, à la quête de la vérité. Il ne se gêne pas d’aller voir l’artificier du groupe dans une ferme bruxelloise qui, surpris de sa présence, lui intime l’ordre de foutre le camp, sous peine de lui fracasser la caboche. Mais il lui apprend quand même que la pile du téléphone portable était à plat, ce qui choque Khalil, se rendant compte qu’on voulait en fait actionner le dispositif explosif à distance!

Le dindon de la farce qu’il fut, lui qui pensait être un prédestiné à être un kamikaze hors pair ! Fou de rage, il tient à rencontrer le Cheikh de la nébuleuse islamiste en Belgique, par l’intermédiaire de l’émir Lyes. Une fois sous la barbe du Cheikh au chapelet mecquois, se la coulant luxueuse dans une villa somptueuse, alors qu’il envoyait les écervelés fanatisés par ses prêches incendiaires tuer les Occidentaux, qui lui offrent au passage des largesses inouïes, Khalil se voit félicité de sa vaillance, lui expliquant qu’il y a eu erreur de logistique ! Il n’en revenait pas !

Pour dulcifier ses inquiétudes, le Cheikh lui promet un devoir plus ennoblissant ; aller se faire exploser à Marrakech, sa terre natale, en représailles à l’arrestation et l’extradition d’un exégète extrémiste chérifien, mort sous la torture au Maroc.

Entretemps, Khalil est mis sous quarantaine dans un studio bruxellois, privé de toute communication avec sa famille. Quelques jours plus tard, Rayan lui apprend, presque d’une façon anodine, que sa sœur cadette, sa jumelle en fait, succomba à l’hôpital suites des blessures d’un attentat terroriste islamiste à Bruxelles ! Khalil s’en estomaqua, pris sa tête entre les deux mains chancelantes. Il en vomit de chagrin. Il s’aperçoit, très en retard, de l’autre tranchant de l’activé dans laquelle il s’est embourbée à l’aveuglette, croyant bien faire de venger l’ostracisme subi par les Musulmans d’Europe.

La relation de Khalil d’avec son père est des plus tumultueuses ; d’ailleurs, il le renie suite à la perte de sa fille sous les éclats de ses semblables, les fous de Dieu. Khalil y met les deux pieds dans l’enfer dantesque, croyant que la société occidentale le bannissait, le stigmatisait, le haïssait, depuis son échec scolaire, qui le livra aux incertitudes de la rue. La douleur toujours lancinante, Khalil rejoint son pays natal, en zombie perdu, un condamné en sursis. Toutefois, il fausse route à ses endoctrineurs, et dévoile les velléités terroristes de son groupe belge, étouffant ainsi l’attentat tant attendu dans l’œuf.

Force est de constater que Yasmina Khadra oublie un fait technique de taille. Or, durant toute sa fugue, Khalil n’est point inquiété par les services de sécurité belges ! Comme si les caméras de surveillance venaient à en manquer à Paris ; tandis que ses complices y ont été identifiés sans coup férir ! Aussi, Khadra est tombé dans la facilité narrative, se basant sur une trame arachnéenne non convaincante (mystérieuse non explosion de la ceinture de Khalil !).

Curieux que Khadra se soit abstenu de se mettre dans la carapace des endoctrineurs extrémistes, préférant ganter le rôle d’un personnage (Khalil) représentant un mauvais potache de la société, toujours cherchant des noises aux autres. Et pourtant il y a des terroristes bien instruits, nantis et gentilshommes, mais commettant et orchestrant des attentats des plus barbares.

Khadra s’est suffi des clichés véhiculés par le maelstrom des médias orientés, avec donc ce gars Khalil si inculte, régurgité par la société belge, croulant sous le chômage et la disette ! La pauvreté n’est pas un alibi du terrorisme, quoi qu’il en soit ! De par le monde, il y a bien des centaines de millions de pauvres malheureux, mais ce n’est pour autant qu’ils se versent dans le terrorisme ignominieux, dont les seules victimes sont toujours davantage de pauvres passagers, travailleurs, ou touristes innocents.

Autre oubli monumental, l’absence des services de sécurité dans le roman, comme si les terroristes opéraient en terrain vierge et aride de toute labeur de renseignement. John le Carré, auteur de A most wanted man—ayant dressé à merveille la problématique de l’intégrisme islamiste post-11 septembre 2011 en Europe et sa relation équivoque avec les services secrets occidentaux, dans la ville de Hambourg, où y couvait une cellule terroriste islamiste tenue responsable des sinistres attentas new-yorkais — s’en esclafferait à souhait !

Khalil, est donc un roman qui esquive la réalité de la nébuleuse islamiste. Une narration à tâtons ; loin de la fougue et de la pertinence de ses précédentes œuvres romanesques. Mêmes les métaphores sont timides ; il s’essouffle, donc dans cet énième roman (“arc-en-ciel chantant dans la gorge”, et j’en passe !).

Roman : Khalil (Editions Casbah, 2018)

Auteur : Yasmina Khadra

Casbah Editions
CE