TUNISIE
27/04/2018 14h:09 CET | Actualisé 27/04/2018 14h:09 CET

Quand Nawaat enquête sur la branche tunisienne de l’Union Internationale des Savants Musulmans, classée organisation terroriste par plusieurs pays

Des membres du Conseil de la Choura d'Ennahdha y occupent des postes de responsables selon Nawaat

Mohamad Dabbouss / Reuters

La branche tunisienne de l’Union Internationale des Savants Musulmans (UISM) exerce sous le regard de tout le monde une activité qui pourrait qualifier de “douteuse”, d’après une investigation menée par Nawaat et sa journaliste Rim Benrjeb, qui a suivi pendant deux mois des cours au bureau de l’union à Tunis.

Dans l’article publié mardi, Nawaat révèle le programme, l’orientation, et les objectifs de cette organisation, classée comme organisation terroriste depuis novembre dernier par l’Egypte, l’Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis.

L’UISM, qui est sous l’égide du prédicateur islamiste, Youssef Karadhaoui, accueille des Tunisiens de tous les âges, mais principalement de jeunes diplômés universitaires, souvent au chômage.

Ainsi, la journaliste raconte son immersion au sein de cette organisation, décrivant le déroulement des différents cours, l’idéologie des professeurs qui y travaillent, ainsi que les identités de certains, qui font partie du conseil de la Choura du parti islamiste Ennahdha. Parmi ces responsables, on trouve donc Abdel Majid Ennajar comme directeur exécutif du bureau, ou encore Kamel Essid, comme trésorier. 

Nawaat relève ainsi l’illégalité des activités de Kamel Essid et AbdelMajid Ennajjar, qui vont ainsi à l’encontre du décret de loi régissant les associations et qui interdit que des fondateurs ou responsables au sein d’associations le soient également au sein de partis politiques.

Des prêches déguisées en cours 

L’année scolaire de l’union des savants musulmans est composée de 3 trimestres, pendant lesquels plusieurs matières son étudiées, comme l’étude du Coran, des Hadiths, de la langue arabe, et plusieurs autres matières. À l’issue de chaque trimestre, une période d’examens est prévue, en plus d’une session de rattrapage organisée à la fin de chaque année scolaire. 

Rim Benrjeb a commencé par décrire la séance d’études du Coran, avec le professeur et conférencier Youssef Ben Slimane, qui a déjà participé à plusieurs conférences d’Ennahdha avant les élections de 2011, en plus de sa participation à la session de formation des imams et prédicateurs à l’école coranique de Montfleury.

Selon Nawaat, les séances d’études coraniques s’apparentent plus à des prêches qu’à des cours. Le média y décrit un professeur très enthousiaste qui n’hésite pas à s’attaquer à la laïcité en diabolisant ceux qui la soutiennent. Ainsi, le libre penseur, Feu Mohamed Talbi a selon Nawaat été au cœur de vives critiques de la part d’une des étudiantes présentes, avant que Ben Slimane ne rappelle son long passé militant et critique de l’ancien régime.

Cette matière est selon Nawaat une occasion de discussions de d’interprétations diverses et variées qui pourraient dériver à tout moment, passant d’un simple cours à la formulation de jugements, susceptibles à leur tour d’influencer négativement les jeunes étudiants. 

Selon la journaliste ayant men cette enquête Rim Benrjeb, contactée par le HuffPost Tunisie, lors des différentes séances auxquelles elle a assisté, les discussions mènent souvent à des jugements et des prises de positions tels que l’obligation de la femme tunisienne de se voiler, ou encore la diabolisation des Tunisiens laïques. 

L’étude des Hadiths n’échappe pas non plus à la règle, et finit souvent en séances de discussions sur le degré de légitimité des citations du prophète face à ce que dit le Coran. En effet, selon Nawaat, Ali Bououn, le professeur enseignant de cette matière, appelle à suivre les directives du prophète tout comme les textes du Coran, ajoutant que ceux-ci peuvent interdire des choses qui ne figurent pas dans le Coran. 

Parmi les matières de la première année, il y a également l’apprentissage de la langue arabe. Cela parait tout à fait anodin, mais les séances se transforment parfois en des discussions attaquant les partis de gauche et les défenseurs de la laïcité à l’instar de Mohamed Garmadi et Tahar Hammami qui avaient été, selon l’investigation menée par Nawaat, traités d’ “ennemis de la langue arabe”. 

Pour le professeur de langue arabe Abderrahman Cherif à l’Union des savants musulmans de Tunis et tel que rapporté par Nawaat, la gauche tunisienne “souhaite frapper l’Islam en s’attaquant à la langue arabe”. Même son de cloche de la part de la part du professeur et Imam, Mokdad Arbaoui, qui n’a pas hésité à affirmer que “la laïcité est à l’origine des malheurs du pays”.

Selon Nawaat, le but est d’inculquer aux étudiants l’idée que la laïcité représente le “mal absolu”, contre laquelle ceux-ci seront “des tribunes mobiles”.

Le programme scolaire s’attaque également au code du statut personnel en proposant une matière du nom de “Statut personnel”, qui reprend les directives de l’Islam dans ce domaine. Nawaat évoque d’ailleurs la position de Karadhaoui sur le code instauré par Bourguiba, qui selon lui “contredit la ‘chariaa’ en interdisant la polygamie et en autorisant l’adoption.”

Activité controversée pour certains

Suite à la proposition de l’égalité dans l’héritage faite en août 2017 par le président Béji Caid Essebsi, l’Union qui avait officiellement appelé le président tunisien à revenir sur sa proposition, a également, selon Nawaat, lancé une matière appelée “Héritages” pour les étudiants de troisième année, dans laquelle sont étudiées les règles de l’héritage selon la “Chariaa”.

Le journal décrit également la façon avec laquelle les professeurs ont essayé de redorer l’image de l’Union après son classement comme organisation terroriste par l’Arabie saoudite, l’Egypte et les Emirats Arabes Unis. Durant la séance qui avait suivi ce classement, l’atmosphère était très tendue rapporte Rim Benrjeb. Le professeur avait alors essayé d’éviter le sujet ou de le commenter, avant de finir par défendre le prédicateur Karadhaoui, le qualifiant de “vrai cheikh de dieu” qui ne peut être comparé aux cheikhs saoudiens qui “ne cessent de semer la discorde et le Wahhabisme”.

Toujours selon Nawaat, le professeur a également qualifié l’Arabie Saoudite d’ “ennemie de l’islam” qui “aurait dû venir en aide aux musulmans de Birmanie” au lieu de s’attaquer au Qatar.

À ce sujet, l’Arabie saoudite avait exprimé le mois dernier sa volonté de fermer définitivement le bureau de l’Union internationale des savants musulmans (UISM) à Tunis, selon un article du site “Al Soutour”. Les autorités saoudiennes auraient alors demandé à la délégation tunisienne, présidée par le ministre de l’Intérieur, Lotfi Brahem, lors d’une visite officielle en Arabie Saoudite, de fermer le bureau de l’UISM à Tunis.

La branche tunisienne de l’UISM, sise à quelques pas du siège du mouvement d’Ennahdha, dans le centre-ville de Tunis, exerce en toute légalité depuis sa création et parution dans le JORT en 2012, et se revendique comme une association civile prônant la diversité, et inculquant les valeurs de l’Islam, sans aucune intention d’endoctrinement ni aucune forme d’appel à la violence. Elle se déclare ainsi comme “une association culturelle et religieuse civile dont l’objectif est d’enseigner les sciences de l’Islam à tous ceux que ça intéresse”. 

Mais celle-ci a déjà été pointée du doigt par l’islamologue Naila Silini qui a voulu attirer l’attention sur la dangerosité de son activité. Une pétition a aussi été signée par des politiques et académiciens, et soumise au ministère de l’enseignement supérieur et à l’ARP, ce qui n’a pas abouti à une réaction de la part des autorités tunisiennes, mais à la réponse de l’UISM qui avait traité Naila Silini d’ “extrémiste”. 

L’Union internationale des savants musulmans est, quant à elle, basée en Suisse. Selon plusieurs médias, le président d’Ennahdha, Rached Ghannouchi est parmi ses leaders, ce qu’a été démenti par le parti et par Rached Ghannouchi

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Twitter.

Retrouvez le HuffPost Tunisie sur notre page Instagram.