TUNISIE
16/04/2018 15h:37 CET | Actualisé 16/04/2018 16h:47 CET

Quand les racines oubliées de deux juifs du Maghreb s'éveillent par la langue arabe

Quand le journaliste Sophian Aubin de France 24 revient sur l'histoire de deux Juifs français qui ont choisi de renouer avec leurs racines arabes.

Anis Mili / Reuters

La tension extrême entre juifs et musulmans ne cesse de monter durant ces dernières dizaines d’années. Au coeurs des remous géopolitiques, le fossé se creuse de plus en plus entre les deux communautés. Violence, haine, intolérance... un mépris inéluctable entre les deux parties laissant croire que la guerre a toujours existé entre juifs et musulmans. Or, bien avant les années 50, l’histoire de leur relation a été bien différente. 

Pour raviver la mémoire endormie, le journaliste arabisant Sophian Aubin a retracé, dans un article publié ce 16 avril 2018 sur le site de France 24, l’histoire de deux jeunes juifs français qui ont choisi de renouer avec leur racines arabes. 

“Les peuples juif et arabe sont liés par des siècles d’histoire commune, mais une combinaison toxique de guerre, de politique et de méfiance mutuelle les sépare désormais” a-t-il souligné.

Dans cet enjeux, des préjugées naissent défigurant parfois la réalité autour de cette relation complexe entre les deux parties notamment dans la région du Maghreb. Il cite dans ce cas deux idée reçues. La première est qu’il existe une “croyance qu’ils sont en quelque sorte étrangers à la région (...) Pourtant, les communautés juives sont présentes en Afrique du Nord depuis des centaines d’années” explique le journaliste qui estime leur première présence dans la région aux alentours du deuxième siècle, “au moins 500 ans avant que les conquérants arabes ont commencé leur rapide expansion vers l’extérieur” a-t-il poursuivi.

La deuxième idée reçue est que de nombreux juifs continuent de vivre au Maghreb. Selon Sophian Aubin, en Algérie, même s’il n’y a pas de chiffres précis, la population juive a pratiquement déserté le pays. En Tunisie, qui comptait “environ 100.000 Juifs en 1956, il n’en reste que 1300”. Au Maroc, seulement 3000 juifs vivent encore dans le royaume. 

Sur la trace de Zacharie, un trentenaire né en France de parents juifs de Tunisie et de France, et de Jonas, dont le père est originaire du Maroc, Sophian Aubin a mis en relief la motivation d’une nouvelle génération de renouer avec ses origines et rompre avec ces préjugés. 

Identités oubliées éveillées par la langue arabe

Pour l’auteur la langue arabe a joué un rôle important pour éveiller les identités oubliées de ces jeunes. Ces derniers, emportés par la curiosité et l’enthousiasme de creuser la vérité sur leur origine, ont fait de la langue arabe une passerelle pour mieux s’identifier et comprendre de près les raisons de la fracture croissante entre les deux communautés. 

C’est peut-être le blackout des parents juifs du Maghreb, qui une fois immigrés en France ont coupé le cordon avec la langue arabe, a poussé ces jeunes à apprendre cette langue. Pour Zachariela fascination pour la langue arabe est telle qu’à 21 ans, il s’est inscrit à la prestigieuse Université de la Sorbonne pour apprendre l’arabe formel.

Pareil pour Jonas qui n’avait jamais entendu un mot d’arabe pendant son enfance, donne aujourd’hui des cours d’arabe à Paris. 

Pour vivre heureux, vivons cachés

Pour Zacharie, le “divorce” entre Juifs et Arabes a laissé un arrière-goût particulièrement amer. D’après son expérience en Égypte, le jeune homme a estimé que dévoiler ses origines juives s’avère risqué.

D’ailleurs, il a passé presque un an en Égypte à cacher sa véritable identité à ceux qu’il a rencontrés. Il a constaté le fait que son entourage associait chaque juif à l’armée israélienne, y compris ceux qui n’avaient jamais vécu en Israël.

Le Maghreb n’oublie pas ses Juifs

Contrairement à l’Égypte, le Maghreb semble plus ouvert malgré certains stéréotypes racistes. “Zacharie se rappelle comment se présenter comme un juif tunisien a suscité une sorte de gentillesse, et même de fascination, parmi les musulmans tunisiens” note le journaliste.

“Bien que leur nombre ait diminué dans les deux pays, les Juifs n’ont jamais été expulsés du Maroc ou de la Tunisie” contrairement à d’autres pays arabes qui ont connu des tensions directes avec Israël, Ruth Grosrichard, universitaire à Sciences Po. “Depuis, il existe une confusion entre “juifs” et “sionistes”, ainsi que l’idée que les juifs sont les “ennemis” de l’islam et du peuple arabe” a-t-elle ajouté.

En effet, au Maghreb, les liens qui lient les Juifs et les Arabes sont devenus si profondément enracinés que l’arabe lui-même a été utilisé lors des cérémonies juives, a fait savoir Sophian Aubin.

La langue arabe et les juifs, une histoire de longue date 

“Dire que la langue arabe est la prérogative des musulmans, c’est manquer complètement le but”, explique Ghaleb Bencheikh, un érudit islamique. Selon lui, la langue arabe a précédé la propagation de l’islam. De plus, l’arabe a été parlé par les juifs et les chrétiens pendant des siècles, avant même que le Coran ne soit écrit. 

En effet, tout au long de l’histoire, la langue a été enrichie par des érudits juifs qui maîtrisaient l’arabe à un point tel qu’ils surpassaient de nombreux érudits arabes eux-mêmes. Ghaleb Bencheikh fait remarquer qu’au Maroc, dans les années 1950, de nombreux enseignants de la langue arabe étaient encore juifs. Pour l’intellectuel franco-algérien, le retour symbolique des juifs comme Jonas et Zacharie à leurs racines arabes est donc simplement “l’ordre naturel des choses”. Mais ajoute-t-il, il s’agit néanmoins d’un effort qui, de nos jours, fait preuve d’un “courage exemplaire”.

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