TUNISIE
20/03/2019 18h:43 CET

Quand les colons français craignaient une frénésie du thé en Tunisie

Sous l'occupation française, certains tunisiens étaient diagnostiqués d'une drôle de maladie: Le Théisme.

Laura Battiato via Getty Images

En 1927, à une réunion de l’Académie de médecine de Paris, le docteur Béchir Dinguizli tire la sonnette d’alarme sur un “nouveau fléau social” qui se répand comme une “tâche d’huile” à travers la Tunisie. Il a pénétré dans “nos mœurs à la rapidité de l’éclair” et a le pouvoir la paralyser la société tunisienne.

Cette menace alarmante? Le thé.

Introduite en Tunisie par des travailleurs libyens en 1881, la boisson n’était consommée que lors des grandes occasions (circoncision, mariage…).

Vite adoptée par les masses, la consommation de thé est sujette à discussion à l’échelle nationale, et les colons français craignaient de la population colonisée qu’elle ne devienne addict au thé, et qu’elle ait des conséquences médicales, économiques et sociales néfastes sur la “mission colonisatrice” française.

Bildagentur-online via Getty Images
Un café à Tunis en 1893.

 

Décrit comme la maladie des buveurs de thé, le théisme se manifeste par une excitation cérébrale, une dépression, des troubles cardiaques, des hallucinations etc. 

Le journal “Les Annales coloniales” résume: “Le mal qu’il cause est surtout visible dans les campagnes, où il affaiblit la race littéralement intoxiquée et diminuée moralement et physiquement”.

 

Cependant, des préoccupations médicales altruistes n’expliquent pas pleinement la fascination coloniale pour le théisme. Au contraire, les colons étaient motivés par des peurs sociales et des tourments économiques.

Dinguizli évoque: “L’intoxication est si impérative que l’achat du thé absorbe tout leur salaire et que, dès qu’ils n’ont plus d’argent, ils vendent leur bien ou leurs instruments de travail, et démunis de tout, se mettent à voler”. (Le Matin)

Les colons s’inquiètent également pour leurs intérêts économiques: il se dit que les locaux sont trop fatigués pour travailler après une nuit passée à boire du thé, discuter et parier.

Le penseur colonialiste Marius Roustan déclare: “du matin au soir, toute la journée et durant une longue partie de la nuit, les tunisiens s’accroupissent autour d’une théière, buvant et ne faisant rien”.

Il y eût même des affaires judiciaires où a été discutée la responsabilité de tunisiens ayant commis des meurtres sous l’influence du thé.

 

Ironiquement, jamais aucun français ne reçut de diagnostic attestant qu’il souffrait de théisme.

Dans les années 1940, le mouvement colonialiste s’essouffle dans sa lutte contre la consommation tunisienne de thé. Il y a très peu de traces dans les archives tunisiennes que le théisme ait été considéré comme un danger.

Finalement, malgré les décennies d’intérêts français, le théisme s’avère ne pas être une véritable maladie. Le thé ne provoque pas d’hallucinations, n’induit pas au meurtre et n’a certainement pas “corrompu” les tunisiens. Ils étaient simplement friands d’une nouvelle boisson à laquelle les autorités françaises se sont opposées, car la considérant sûrement comme une boisson britannique et sa popularité comme une preuve de l’influence britannique. 

En 1956, la Tunisie obtient son indépendance, après des années de violence et de négociations. À l’époque, le diagnostic médical du théisme n’était déjà plus d’actualité.

L’ironie du théisme est que la seule épidémie réelle était le diagnostic du théisme lui-même.

Aujourd’hui, le thé est pratiquement la boisson nationale tunisienne. 

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