TUNISIE
04/03/2019 15h:52 CET | Actualisé 06/03/2019 13h:07 CET

Quand le photographe tunisien Kamel Moussa capture le désespoir d'une jeunesse abandonnée

Le livre "Equilibre Instable" sera publié le 7 mars en France et très bientôt en Tunisie.

Kamel Moussa/ Equilibre instable

Des portraits figés, des jeunes désespérés, le regard perdu au lointain...  Les photos silencieuses du jeune photographe tunisien, Kamel Moussa, parlent d’elles-mêmes. 

Loin des clichés, Kamel, installé en Belgique depuis quelques années, tente à travers son objectif de capter des moments d’une rare fragilité de la jeunesse tunisienne, souvent chargée de mélancolie et de désespoir.

Après plusieurs exploits photographiques, souvent marqués par un style documentaire social, son dernier projet, baptisé “Equilibre instable”, caresse les visages des jeunes de sa région natale Zarzis, au sud-est de la Tunisie. “J’ai voulu porter un témoignage visuel sur cette jeunesse post-révolution” confie-t-il au HuffPost Tunisie

″Émancipés et troublés, dans un pays tiraillé entre progressistes laïques et conservateurs religieux, leur identité est bousculée. Inscrits malgré eux dans une histoire qui les dépasse, ils se retrouvent ballottés entre incertitudes et combines” explique-t-il. 

Il lui a fallu 4 ans pour rendre possible son exposition, un temps nécessaire pour s’immerger au plus profond de leur monde. 

“Pour tenter de comprendre ces jeunes d’aujourd’hui et celui que j’étais quelques années en arrière, j’interroge le familier avec une volonté de regard neuf, pour saisir des instants qui m’ont échappé. Cette nouvelle société m’est à la fois étrangère et tellement familière. Comme eux, j’ai abandonné avec amertume les espoirs nés au moment de la révolution. Dans le sud-est les entreprises ont disparu depuis longtemps. L’économie locale, asséchée et essoufflée, vient de recevoir le coup de grâce suite aux derniers attentats en Tunisie. Au début, les mots d’ordre de la révolution étaient ceux de la dignité et de la justice sociale. Maintenant, abandonnés à leur sort, les jeunes Tunisiens vivotent et leur désespoir est immense. Sans vraiment savoir si je suis à la redécouverte d’une famille, d’une Tunisie ou d’un héritage perdu, c’est une vulnérabilité, une fragilité de la jeunesse tunisienne que je vois à travers eux”, note-t-il.

Et d’ajouter: “Des années ont passé depuis mon départ vers l’Europe, cependant à chaque fois que je rentre en Tunisie, je me pose la même question: que serais-je devenu si j’étais resté ici?”

Kamel Moussa /Equilibre instable

“Equilibre instable” est une série de photos percutantes qui mettent en relief le désarroi de la jeunesse tunisienne aux rêves inaboutis. Des photos parfois frappantes qui mettent à nu un malaise. Et une frustration. 

Un travail minutieux qui lui a valu une large reconnaissance puisqu’il a fait le tour d’Europe et a participé à plusieurs foires et expositions à l’étranger.

De Paris à Bruxelles en passant par Montpelier, Sète et Tunis en 2018 dans le cadre de la manifestation culturelle Jaou, Equilibre instable ne cesse de marquer les esprits. D’ailleurs, elle a raflé deux prix en 2016 dans le cadre “Des Rencontres Photographiques de Montpellier”, précise-t-il.

Mais le projet “Equilibre instable” ne s’arrête pas là. L’exposition de deux mois tenue à Bruxuelles en 2018 à l’Espace Contretype a été accompagnée par la sortie d’un livre, un album paru aux éditions Le Bec en l’Air et Arp 2. Un ouvrage à travers lequel Kamel Moussa a voulu immortaliser ces émotions en nous emmenant à la rencontre d’une génération quasi abandonnée. Des textes de témoignages accompagnent avec justesse ses photos. Il sera publié le 7 mars en France et très bientôt en Tunisie. 

“Le livre photo est la forme la plus aboutie pour présenter un projet photographique: Le livre au sens large est un objet transitionnel, par essence collectif, destiné à un ‘autre’ ”, lance-t-il.

Pour lui, ce dernier sera transmis ou recommandé et parfois même traversera plusieurs générations. “Il sera offert pour communiquer un message, partager des passions, points de vue, poésies, idées. Un livre est supposé aller de main en main. Le livre est un médium, un support, à part entière. Il ne se définit pas que par le fait de passer d’une page à l’autre et, comme le cinéma, il développe une écriture propre. Une image pleine page ou une image isolée n’auront pas le même sens, n’engendreront pas les mêmes émotions” poursuit-il.

Si Kamel a quitté à contre-coeur la Tunisie en 2002 pour poursuivre ses études et fuir la dictature qui étouffe à cette époque ses rêves, son amour pour sa ville natale reste intacte. Optimiste, il estime que la Tunisie est en train de tracer son sillon et de “parcourir un long chemin vers un avenir meilleur” malgré les embûches. “Beaucoup de Tunisiens font des choses incroyables pour l’avenir des générations futures” se réjouit-il.

Quant à ses projets futurs, le jeune photographe de 38 ans a fait savoir qu’il est sur le point de préparer un projet d’autoportrait, suite à un accident grave qu’il a eu en 2016 et suite auquel il a perdu une jambe. Un autre projet est également en cours qui mettra en lumière le portrait d’un pêcheur tunisien qui enterre les cadavres des migrants échoués sur les plages de Zarzis.

 

 

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