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12/09/2019 12h:35 CET | Actualisé 12/09/2019 12h:36 CET

Quand la gauche perd complètement la boussole

Au lieu de tirer les leçons des échecs consécutifs à ces errements, elle s’est illustrée par de nouvelles divisions sur fond de course derrière des alliances plus compromettantes que les précédentes.

Anadolu Agency via Getty Images

D’élection en élection, la gauche tunisienne, à l’image de la gauche partout dans le monde, s’enfonce dans ses errements. Au lieu d’œuvrer pour l’unification de ses  composantes et de ses rangs, elle se divise de plus en plus et se vassalise au profit d’autres forces qui n’ont rien à voir avec les causes de la liberté, de l’égalité, de la justice sociale pour lesquelles elle s’est battue contre les régimes autoritaires depuis l’indépendance, puis contre les alliances successives avec les islamistes depuis la révolution de 2010-2011. Au lieu de tirer les leçons des échecs consécutifs à ces errements, elle s’est illustrée par de nouvelles divisions sur fond de course derrière des alliances plus compromettantes que les précédentes.

Les héritiers du Parti Communiste regroupés dans Le Pôle Moderniste puis dans Al-Massar (Voix Démocrate et Sociale) ont éclaté, bien avant le décès de Béji Caïd Essebsi et les nouvelles échéances électorales, en trois grandes tendances : les partisans d’une alliance- vassalisation avec ce qui reste de Nida autour de Hafedh Caïd Essebsi, les partisans d’une alliance avec le parti de Youssef Chahed et ceux qui refusent ces deux alliances et ont intégré l’Union Démocratique et Sociale soutenant la candidature d’Abid Briki.

Les héritiers de la gauche radicale qui ont réussi à se regrouper dans le Front Populaire, avec des groupes nationalistes dont certains louchaient du côté du populisme islamiste, pour donner l’espoir d’un regroupement de gauche autour de leur relatif succès lors des élections de 2014, ont fini par éclater en présentant deux candidats aux prochaines élections présidentielles, sabordant la possibilité de  former à nouveau un groupe parlementaire qui porterait les voix de la gauche dans la prochaine assemblée.

Beaucoup de ceux qui sont en dehors d’Al-Massar et du Front Populaire, et qui refusent les alliances satellisations au profit des éclats du parti de Caïd Essebsi, sont tellement dépités au point de vouloir sanctionner Hamma, Rahoui et ceux qui appellent à voter Y. Chahed ou A. Zbidi dans la perspective de nouvelles alliances tournant le dos à l’histoire de la gauche, …. qu’ils en viennent à appeler à voter pour Mohamed Abbou. Ils oublient ou minimisent le parcours cet ancien Secrétaire Général du CPR (Congrès du Peuple pour la République) qui a soutenu Marzouki et son alliance avec Ennahda pour en faire un Président pantin du temps de la Troïka (de 2011 à 2013). Ils oublient que durant ce parcours Abbou s’est illustré, dans le cadre de l’alliance de la Troïka, par sa défense virulente des milices criminelles fascistes appelées les LPR (ligues de protection de la révolution) dont il a présidé les meetings dans les quartiers populaires. Il a refusé la dissolution de ces “ligues” en martelant, lors d’un meeting en décembre 2012  à Sfax: “La demande de dissoudre les LPR est incompatible avec le principe de l’égalité”, pour ajouter “Les ligues de protection de la révolution doivent rester la conscience vive de la révolution”.  (Voir à ce sujet : Mohamed Abbou: “Les ligues de protection de la révolution ...https://www.tunisienumerique.com ›, 10 déc. 2012 ; et  Mohamed Abbou invité d-honneur de la Ligue de protection ...https://www.businessnews.com.tn ›, 21 déc. 2012).

Cette complicité criminelle avec les LPR, tranche avec son attitude par rapport à ceux qui réclamaient le départ de la Troïka à la fin du mandat de la Constituante en octobre 2012 et auxquels il adressait cette mise en garde: “Les gens tentés d’en découdre avec le gouvernement légitime comme le laissent penser les déclarations et autres invectives de ces derniers jours ne doivent pas perdre de vue ce qu’il en coûte de s’en prendre aux institutions légales. Les peines encourues en pareil cas peuvent aller jusqu’à la peine de mort au sens de l’article 72 du Code pénal”.

Au journaliste qui l’interviewait et qui n’en croyait pas ses oreilles, il répéta que  “tous ces gens qui se mobilisent dans la perspective d’une fantasmatique date-butoir du 23 octobre 2012 doivent avoir à l’esprit les peines encourues en cas de tentative de changer la forme de gouvernement par la force. Ça peut aller jusqu’à la peine de mort”. On avance comme preuve de son évolution ses déclarations de campagne électorale contre la peine capitale et pour l’égalité en héritage; on nous dit qu’il a évolué en quittant le CPR et en créant son “Courant démocratique” etc.

Quelle indulgence de la part de ceux qui demandaient, à raison, à Ennahda et à la gauche de prouver leur conversion à la démocratie et aux droits humains, de faire clairement leur mea culpa par rapport à leurs errements et fautes passées en en expliquant les raisons et en montrant comment et en quoi ils ont évolué!

Peut-on nous dire quand et où Mohamed Abbou a demandé pardon aux familles des victimes des crimes des LPR, à ceux qu’il a menacé de la peine de mort parce qu’ils contestaient la légitimité de la Constituante et de la Troïka au-delà de son mandat? Peut-on nous dire où et quand il s’est expliqué au sujet de ces fautes graves qui ne sont pas de simples bêtises ou erreurs d’un jeune à la recherche de sa voie? Si Abbou avait vraiment regretté et reconnu ces fautes, la moindre des choses, pour se faire pardonner, serait de s’en expliquer publiquement et d’en tirer la conclusion qui s’impose: quand un homme politique commet ce genre de fautes, il n’a plus le droit de prétendre aux plus hautes fonctions de l’Etat en se représentant aux élections comme il le fait, à l’instar de ce que font son maître Marzouki et ses alliés d’Ennahda.

Non camarades! Il n’est pas permis de vouloir, à raison, punir les erreurs et les bêtises de son camp en appelant à voter pour celui qui a commis des fautes aussi graves et cautionné des crimes, sans avoir demandé pardon, sans avoir montré les preuves de son évolution comme on est en droit de le demander même pour ceux qui ont fait des bêtises et des erreurs moins importantes.

Par votre appel à voter Abbou, vous montrez que la gauche n’est pas seulement dans ses errements mais qu’elle en arrive à perdre carrément la boussole.

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