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04/03/2019 12h:50 CET | Actualisé 04/03/2019 19h:30 CET

Quand l’Algérie bouge, Afrique et Europe retiennent leur souffle!

C’est que l’Algérie, pays-continent, est un facteur essentiel de stabilité géopolitique, tant pour les pays limitrophes du sud, que pour sa frontière maritime qui l’expose de plein front aux pays d’Europe.

Anadolu Agency via Getty Images

Que voyons-nous depuis Tunis? Un scénario qui se répète? Sans doute. Mais si la journée du 22 Février dans les villes Algériennes nous ramène à celle du 14 Janvier 2011 à Tunis, les manifestations dans les villes tunisiennes ressemblaient à un bref documentaire, tandis que celles qui ont lieu en Algérie constituent un impressionnant long métrage, avec, le 22 Février, des millions d’Algériens ayant déferlé à travers le pays : 800.000 manifestants dans trente villes algériennes.

Le peuple Algérien est descendu dans la rue, exigeant que Bouteflika ne demande pas un cinquième mandat. Exigeant aussi de respirer et de vivre, après soixante ans d’oppression, au fil des dictatures successives. Après avoir chassé les colons français, en 1962, au terme d’une guerre de libération longue et douloureuse, les algériens ont courbé l’échine sous différents despotes, ayant barré d’interdictions la vie quotidienne de leur peuple, l’ayant confiné dans le chômage et la misère, malgré l’immense richesse de l’Algérie.

Depuis 2013, année de son accident vasculaire cérébral, le président Bouteflika n’a plus pris la parole en public. Les jeunes Algériens de 18 ans n’ont jamais entendu sa voix; il est des situations où la réalité dépasse de loin la fiction! Ajoutons au tableau le fait que plus de la moitié du peuple Algérien est âgée de moins de 35 ans: population jeune, revendicative, qui veut vivre et en découdre avec des dirigeants qui les bâillonnent, sous prétexte de maintenir la stabilité et d’éviter le spectre de la décennie noire, qui constitue encore une hantise pour  les Algériens.

Comment caractériser ces manifestations en Algérie? Avant tout par leur ampleur. Une multitude qui a impressionné et impressionne encore. Par leur diversité aussi: les manifestants  comptaient des journalistes, des fonctionnaires, des avocats. Mais ce qui revient dans tous les commentaires est le pacifisme de ces foules descendues dans la rue, et ayant manifesté sans bavures, ni agitation. Pas de casseurs, pas de dérives. Les forces de l’ordre suivaient les manifestants quasiment sans intervenir. On a signalé, ce dimanche, une “petite centaine” d’arrestations, sans plus!  

Autre caractéristique: ces manifestations ont été tardives. Elles semblent avoir pris de court un gouvernement qui considérait les jeux comme faits et la cinquième candidature de Bouteflika acquise. Elles ont aussi pris de court les manifestants eux-mêmes, certes pris par le tsunami populaire, mais n’ayant pas eu le temps de préparer une alternative structurée, des slogans, des demandes, des revendications. Le moment où une foule rompt des années, (voire des décennies) de silence… un tel moment procède d’une alchimie mystérieuse. Dans notre pays, il est courant d’expliquer le 14 Janvier 2011 par le 17 Décembre 2010, date de l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi, mais une vingtaine de jours séparent les deux dates et l’embrasement survenu en Janvier précisément le 14 janvier, comporte encore une part d’inconnu. Toutefois, comme pour les manifestations du 14 Janvier, les algériens qui sont descendus dans les rues ne se rangeaient sous aucun fanion, ne suivaient aucun leader et n’obéissaient à aucun parti. C’était un peuple qui avait décidé de prendre en main son destin. Souhaitons que si leur mouvement se raffermit, ils ne laissent aucun faux-monnayeur islamiste, débarquant en catastrophe, leur subtiliser leur “révolution”!

La brutalité et la force du “non” populaire à la candidature de Bouteflika a déstabilisé le camp au pouvoir qui ne prévoyait pas de tels débordements et n’a pas eu le temps de préparer un candidat de rechange. Bien avant les manifestations, ce clan ne semble pas être parvenu à un consensus quant à une autre personnalité, ce qui aurait évité de faire appel, une nouvelle fois, à Abdelaziz Bouteflika. Mais, il est un fait: qu’il s’agisse de l’armée ou du propre frère du président, Saïd Bouteflika, personne n’a été en mesure de négocier ce virage en un laps de temps aussi court. Ils n’ont eu d’autre recours que de maintenir leur programme, espérant toujours un passage en force du vieux président, leader fantoche, prostré sur une chaise, réduit à  une image, poignante pour l’homme, humiliante pour des millions d’algériens qui souhaitent un président qui leur ressemble! Un président vivant! C’est que depuis soixante ans, date de l’indépendance, les algériens ont vécu sous la coulpe de dictatures successives, aussi corrompues qu’impénétrables.

L’actuel clan qui tire les ficelles, dans l’ombre du vieux monarque, n’échappe pas à la règle, qu’il s’agisse du frère du président, ou du chef d’état major de l’armée, tous deux impliqués dans de juteuses affaires de corruption. Ainsi, le dernier espoir du “clan” est que Bouteflika soit reconduit, même si cela doit se solder par quelques affrontements avec le peuple! Mais, ils savent aussi que leurs concitoyens ne sont pas commodes et que lorsqu’une manifestation tourne à la violence, nul ne peut prévoir jusqu’où elle arrivera.

Hier soir, après l’annonce officielle de la candidature de Bouteflika, la réaction de la rue algérienne reste imprévisible. La déclaration du directeur de campagne de Bouteflika, Abdelghani  Zaalane, affirmant, au nom du candidat, qu’en cas d’obtention d’un nouveau mandat, le président organiserait d’autres  élections présidentielles dans un délai d’une année. Cela semble être l’unique parade que le “clan” a pu concocter en quelques heures: qu’on leur accorde une petite année de répit, pour permettre à chacun de “se retourner”!  

Dans ce cas, allons-nous vers un affrontement entre le peuple algérien et l’armée? Armée par ailleurs positionnée sur la frontière sud du pays: 1400 kilomètres qui séparent l’Algérie de certains pays d’Afrique subsaharienne: Mauritanie, Niger et surtout Mali où l’armée Algérienne refoule les incursions Islamistes. C’est que l’Algérie, pays-continent, est un facteur essentiel de stabilité géopolitique, tant pour les pays limitrophes du sud, que pour sa frontière maritime qui l’expose de plein front aux pays d’Europe. Si l’Algérie flambe, bien des autochtones algériens seront tentés de rejoindre un père, un frère ou un mari résidant en France ou en Italie. Cela sans compter les intérêts européens en Algérie qui risquent d’être “déstabilisés” ce qui doit préoccuper ces messieurs dirigeants en France et en Italie…

Certains prétendent que parmi les manifestants se tenait Djamila Bouhired. Si l’information est vraie, qui d’autre que cette grande militante de la lutte de libération nationale Algérienne pourrait mieux représenter cette Algérie qui se remet à vivre, même si elle doit encore traverser des tempêtes!  Tahya El Djazair! (Au moins, cette expression est libre de toute connotation…)

Depuis l’indépendance il n’y a jamais eu de projet démocratique. Il n’y a pas de stabilité économique, l’économie est tributaire du pétrole, il suffirait que le prix du baril s’effondre pour que les finances Algériennes s’effondrent.

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