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07/09/2018 12h:11 CET | Actualisé 07/09/2018 16h:22 CET

Quand Boudjedra s'emmêle les pinceaux

Herve BRUHAT via Getty Images

On dit, à juste titre, que la colère est mauvaise conseillère. A trop fustiger les contrebandiers de l’Histoire , Boudjedra en a oublié ses Classiques . Pour un professeur de littérature française, c’est chouïa bézef. Pour le patriarche de la littérature algérienne postindépendance,c’est inadmissible. Je ne suis pas un donneur de leçons. Loin de là. J’aime la littérature et la lecture. Je me délecte des bons mots, des textes ciselés, des auteurs de la marge, les incompris, les inclassables, les infréquentables, ceux qui sentent le soufre, les originaux.

Jeune, j’ai aimé lire Boudjedra. Cela ne veut pas dire que je ne l’aime plus. Mais je ne le lis plus. Comme ça , sans raison apparente . J’ai aimé “La répudiation”. J’avais vingt ans et j’aimais l’art de la rupture, surtout lorsque l’air ambiant sentait l’immobilisme. Quand le mot “révolution” était galvaudé, que même l’air que nous respirions devait être révolutionnaire… dans une société figée.

Boudjedra, à ce moment-là, a donné un grand coup sur la table, brisant au passage quelques tabous. Et rien que pour ça, il est immortel.

J’ai suivi comme tout le monde la polémique entre Boudjedra et ceux qu’ il nomme, à juste titre sans doute, les “contrebandiers de l’Histoire”. Furetant dans une librairie, j’ai acheté le livre dont le prix défiait toute concurrence.

Le style est léger, ce qui n’est pas négligeable lorsque l’été est chaud et humide comme cette année à Alger : il ne s’agit pas d’avoir le souffle court.

Pourtant, c’est ce qui m’est arrivé lorsque, parvenu à la page 29, je lis ceci : “BHV (sic) étant “l’agité du bocal”, selon le célèbre mot de Jean-Paul Sartre et homme de main international”. 

Là, j’ai plus que le souffle coupé : je n’ai plus de souffle du tout.

Pour ceux qui ne le savent pas, ”À l’agité du bocal” est le titre d’un pamphlet de Louis-Ferdinand Céline, écrit en réponse à un article de Jean-Paul Sartre intitulé “Portrait d’un antisémite”, publié en 1945 dans la revue Les Temps Modernes. Dans cet article, Sartre attaque violemment Céline : “Si Céline a  pu soutenir les thèses socialistes des nazis, c’est qu’il était payé”. Les relations entre les deux hommes ont toujours été exécrables et cette déclaration de guerre ne pouvait rester sans effet, à un moment surtout où Céline est en grande difficulté,  pour son attitude pour le moins ambiguë  pendant la 2ème GM.

Céline, dont la réputation n’est plus à faire , est un pamphlétaire brillant et virulent et gare à celui qui s’attire ses foudres. Le texte acerbe en réponse à l’attaque de Sartre est un joyau dans le genre, un genre plutôt spécial dont voici un petit aperçu  : “Mais page 462, la petite fiente (il parle de Sartre), il m’interloque ! Ah ! Le damné pourri croupion ! Qu’ ose-il écrire ? “Si Céline a pu soutenir les thèses socialistes des nazis, c’est qu’il était payé”. Textuel. Holà ! Voici donc ce qu’ écrivait ce petit bousier pendant que j’étais en prison (…). Satanée petite saloperie gavée de merde, tu me sors de l’entre-fesse pour me salir au dehors”. La suite est de la même veine.

Bref, remis de mes émotions, je reprends la lecture, quoique légèrement en diagonale, un tantinet déçu par cette bourde. Mais le pire est à venir ; le meilleur pour la fin comme on dit.

Arrivé à la page 63, Boudjedra écrit : “Ceci dit, Albert Camus est un très grand écrivain  que je ne cesse de lire et relire. J’en fais de même avec Louis-Ferdinand Céline, immense génie littéraire devant Dieu et à qui j’ai consacré un mémoire de D.E.S à l’époque de mes études universitaires”.  Il paye de ses propres deniers le fouet qui le flagelle.

Je suis achevé. Boudjedra est donc, comme qui dirait, un spécialiste de Céline. Ce n’est plus une bourde, c’est une lacune. A son niveau, c’est impardonnable. Les contrebandiers, fussent-ils de l’Histoire avec un grand H, valaient-ils tant d’attention ? Je préfère en douter.

Mais la morale de toute cette histoire, ce n’est pas le trébuchement de Boudjedra, somme toute humain. Qui n’a pas failli un jour. Boudjedra restera à jamais un des phares de la littérature. Le problème, c’est que ceux que Boudjedra traite de “contrebandiers de l’Histoire” n’y ont vu que du feu, alors que le pamphlet leur est adressé. Seraient-ils aussi des “contrebandiers de la littérature” ?