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08/07/2019 09h:37 CET | Actualisé 08/07/2019 09h:38 CET

Puissance invaincue des femmes et du cinéma : Bnat El Djeblia/ Les filles de la montagnarde réalisé par Wiame Awres

Fid Marseille

Timimoune est le lieu où tout a commencé. A l’initiative de la cinéaste  Habiba Djahnine - dont on ne dira jamais assez combien elle a contribué et continue de contribuer à la vie du cinéma algérien-  et du collectif Cinéma et Mémoire, un atelier de création de films documentaires a rassemblé pendant plus d’un an et demi six femmes, décidée chacune à écrire et tourner un documentaire qui parlerait d’elles mais aussi de nous.  De leurs mères et de leurs grand-mères, de leurs voisines, de leurs amies et de leurs proches mais aussi des nôtres. 

Six femmes puissantes. Sonia At Qasi Kessi, Wiame Awres, Saadia Gacem,  Kamila Ould Larbi, Leïla Saadna et Kahina Zina. Davantage si on compte les formatrices, les monteuses et les techniciennes qui ont allié leurs forces, leurs sensibilités et leurs savoir-faire pour dire, à travers le cinéma, des histoires et par là-même, l’Histoire. Des femmes et autant de territoires qui vont de Timimoune à Alger en passant par Sétif, Bouzégane, Bordj Bou Arreridj, Médéa, Oran et Constantine. Elles réussissent ainsi une plongée dans l’intime qui comme toujours dit bien plus que cela, qui comme toujours en explorant l’histoire personnelle  dévoile l’histoire de notre pays.

C’est ce que fait Wiame Awres, l’amoureuse des fleurs, pharmacienne et botaniste de profession, à travers son documentaire de 33 minutes intitulé Bnat El Djeblia/ Les filles de la montagnarde.  Elle y explore son passé familial, en filmant sa mère d’abord, puis sa tante qui évoquent toutes deux leur propre mère et grand-mère de la réalisatrice, Khedija el djeblia. 

Khedija el djeblia – écrivons ce nom autant de fois que possible pour qu’il ne soit plus oublié-  était moudjahida pendant la guerre de libération dans la région de Médéa et elle va payer ce sacrifice au prix de sa santé physique et psychique.  « Mardhat » disent pudiquement ses filles qui assistent impuissantes à son entrée dans la folie. Face à ce drame, Turquia raconte ainsi à sa fille Wiame, comment elle a fini par trouver refuge dans l’art, en devenant danseuse au Ballet National Algérien.  

Wiame Awres réussit à travers ce dispositif qui allie témoignages, photos,  quelques vidéos d’archive et instants de silence un film bouleversant, qui en plongeant dans cette histoire familiale questionne de la meilleure manière qui soit le discours officiel tant de fois rabâché d’une épopée héroïque, avant tout masculine, et surtout sans autres victimes que nos morts. Un discours officiel qui a tu les traumatismes dès après l’indépendance et qui on le sait  taira à nouveau ceux de la guerre civile des années 1990. 

Car on nous a fait longtemps croire– notamment aux femmes-  que l’Histoire de notre pays ne nous appartenait pas. Comme si elle s’était faite en dehors de nous, sans nous, sans nos corps et sans laisser de traces. Et par voie de conséquence, nous avons, pour beaucoup d’entre nous, vécu notre présent dans ce même état étrange d’extériorité. Jamais totalement là. Spectatrices et spectateurs impuissant(e)s de nos vies et du temps qui passe. Multipliant, comme le dit si bien Habiba Djahnine, les points aveugles tant sur  notre passé que sur notre présent.  

Et le cinéma nous permet enfin retrouver la vue, la voix et aussi le corps. 

Le documentaire Wiame Awres parvient ainsi à dire la résilience avec beaucoup de poésie. La résilience du corps de Turquia qui transcende un passé douloureux et surmonte, autant que faire se peut, la perte de ses parents puis les années 1990 en dansant toujours, envers et malgré tout. Résilience de Wiame Awres elle-même que l’on voit monter gracieusement sur une chaise pour récupérer des photos et se mettre elle aussi sur la pointe des pieds à la manière d’une danseuse.  Moment d’une grande beauté. 

Il y a surtout dans la décision de Wiame Awres de laisser sa mère s’exprimer, dans les efforts qu’elle déploie pour ne pas l’interrompre, une belle illustration des difficultés et des défis de la transmission.  Sa position renvoie à celle du spectateur qui lui aussi doit apprendre à écouter toutes ces histoires qu’on lui a tues. Ces histoires dont on lui a dit qu’elles étaient secondaires alors même qu’elles sont le cœur même de notre histoire et de notre passé. 

 

Il n’est donc pas surprenant que le film de Wiame Awres, ainsi que les cinq autres documentaires -  dont nous parlerons dans de prochains billets - aient fait salle comble lors de leur projection à la Cinémathèque d’Alger le 27 juin dernier. Le réseau des salles de la Cinémathèque algérienne leur ouvrira ses portes dans les semaines et mois à venir. Et l’infatigable Habiba Djahnine œuvre pour qu’ils soient diffusés dans les villes, les villages, les universités et les cités universitaires du pays. Gardez donc l’œil ouvert. Ces histoires qui se reconstruisent sont les nôtres et il est grand temps que nous nous  les réapproprions.