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15/04/2019 12h:00 CET | Actualisé 15/04/2019 12h:00 CET

Printemps 2019: Révolution(s) en vert treillis?

Il semble, que l’attitude des Forces armées en appui ou en répression des doléances, d’hier, dans les rues de Tunis, d’aujourd’hui dans celles d’Alger comme celles de Khartoum, soient devenue un des facteurs les plus déterminants pour la trajectoire démocratique de ces soulèvements populaires...

Frank Rossoto Stocktrek via Getty Images

Il y a huit ans, les processus révolutionnaires balayaient - par la mobilisation populaire - inédite et néanmoins imperceptible aux yeux de la plupart des analystes - les régimes népotiques et kleptocrates en Egypte et en Tunisie. Les velléités de changement prirent, en Syrie et au Yémen - en se muant en guerre civile, par le truchement des implications internationales - des tournures nettement plus meurtrières.

De ce point de vue, le cas de la Libye est singulièrement “exemplaire”, de l’évolution prétorienne des processus post-révolutionnaires et du rôle ambivalent qui y jouèrent les forces armées. Celles-ci sont intimement liées à la “geste” indépendantiste post-coloniale. Ce sentiment de fierté nationale accolé aux forces armées est particulièrement vrai en Algérie.

À cela s’ajoute, notamment pour le cas égyptien, tunisien, marocain, algérien et libyen - dans une moindre mesure, vu le chaos qui y règne- l’expérience douloureuse mais redoutablement efficace de forces armées maghrébines, garantes de la souveraineté nationale mais également perçues comme étant le meilleur rempart contre les groupes armés terroristes.

En effet, les événements actuellement en cours, avec les combats opposant - aux abords de Tripoli - l’Armée Nationale Libyenne (ANL, sous le commandement du maréchal Khalifa Haftar), aux milices de Misrata et de Zentan, venues prêter main forte au fragile Gouvernement de l’accord national (GNA, sous le leadership affaibli du premier ministre désigné par la Communauté internationale, Faïez Al-Sarraj) démontrent à quel point les “contre-révolutions” arabo-maghrébines sont venues confirmer la centralité du rôle joué par les forces armées, pour le meilleur (Tunisie) ou le pire (Syrie).

On se rappelle, qu’en Libye, les soulèvements populaires de février à octobre 2011 finirent par une intervention militaire otanienne - aux impulsions franco-britannico-américaines - qui ne régla hélas rien, voire qui en accéléra le chaos qui la caractérise depuis. La deuxième guerre civile déclenchée en mai 2014 et dont les derniers avatars sanglants se déroulent sous nos yeux aux abords de Tripoli, viennent prouver que ce qu’il est convenu d’appeler les “printemps arabes” ne peuvent se comprendre sans le double facteur du “prétorianisme” et des ingérences exogènes. Les deux étant le plus souvent imbriquées.

L’émergence d’un Islam politique offensif et prosélyte et l’influence résurgente des Frères musulmans, au sein ou face aux forces armées, dans le paysage politique des pays de la rive septentrionale et orientale de la Méditerranée vint confirmer, du reste, que ces révolutions étaient sans doute moins spontanées qu’elles ne furent perçues initialement.

On comprend désormais mieux, la stratégie d’appui financier en amont et en aval du Qatar, des Emirats Arabes Unis, ou encore de l’Arabie Saoudite, vis-à-vis des révolutionnaires, comme ce fut le cas dans la “Révolution du jasmin” en Tunisie ou celle dite du “papyrus” en Egypte. Il en est allé de même avec la politique de soutien actif par la Turquie - via le Parti de la Justice et du Développement (AKP) - aux partis islamistes maghrébins (Mouvement de la Société pour la Paix - MSP - en Algérie ; Parti pour la Justice et le Développement - PJD - au Maroc, Ennahda en Tunisie ; parti Tawasoul en Mauritanie ; ou encore le parti Al-Watan en Libye…) qui ont ré-émergé dans les processus électoraux post-révolutionnaires.

Certes, tous les pays maghrébins, dont on a tristement fêté, en février dernier, trente ans d’échec à l’unité et la solidarité, via la mise en jachère de l’Union du Maghreb Arabe, dès sa création en février 1989, ne sont identique face aux contestations et revendications populaires.

Il y eut ainsi des exceptions “démocratiques”, à l’instar du Maroc, qui appréhenda avec subtilité et intelligence, cette situation socio-économique “sous tension” inédite, en renforçant son pacte social, via sa nouvelle constitution de juillet 2011, tout en tenant compte de la “cohabitation” fructueuse entre le palais royal et la Primature, dirigée par les islamistes pragmatiques du MSP.

Restait le cas algérien et plus singulièrement celui du Soudan et de la Mauritanie.

Pour ce dernier pays, attendons le prochain scrutin présidentiel de juin prochain pour voir si le général Mohamed Ould Cheikh Mohamed Ahmed Ghazouani, actuel ministre de la défense, réussira son pari de “changement dans la continuité” du pouvoir, entre les mains du président Abdel Azziz, à la manière dont Abdel Fattah al-Sissi ravit le pouvoir en Egypte, de manière plébiscitaire, en mai 2014, en cherchant à maquiller le poids des forces armées sur la scène politique égyptienne - en “politisant” son rôle comme garantie efficace contre la menace terroriste.

Au Soudan, il aura fallu que le régime d’Oumar al-Bashir décide de tripler, en décembre dernier, le prix du pain, en même temps qu’était limogé le vice-président, Bakri Hassan Saleh, réputé le proche - au sein du cercle présidentiel - des militaires, pour que les catégories sociales les plus impactées par la crise économique (notamment les étudiants) liée aux sanctions imposées à partir de 2006, malgré leur allégement en octobre 2017, se soulèvent et, que dans la foulée, l’armée deviennent le recours contre le régime d’Omar al-Bashir. Souvenons-nous que c’est d’ailleurs par un coup d’état militaire que ce dernier ravit le pouvoir en 1989!

Il semble, que l’attitude des Forces armées en appui ou en répression des doléances, d’hier, dans les rues de Tunis, d’aujourd’hui dans celles d’Alger comme celles de Khartoum, soient devenue un des facteurs les plus déterminants pour la trajectoire démocratique de ces soulèvements populaires, gage de non récupération par les mouvements islamistes.

Néanmoins, reste que la haute hiérarchie militaire se trouve, en Algérie comme au Soudan, face aux mêmes dilemmes.

Doit-elle soutenir voire provoquer les changements auxquels aspirent les manifestants? Existe-t-il réellement un hiatus entre haute hiérarchie militaire et les soldats, en Algérie comme au Soudan? à fortiori, quand ceux-ci viennent des mêmes couches sociales de ceux qui n’hésitent plus à descendre dans la rue?

Ultime défi, celui de l’opposition entre Forces armées, services de renseignement et forces paramilitaires?

La récente reprise en main du Département de la Surveillance et de la Sécurité (DSS) par le Chef d’Etat-major algérien, le général Gaïd Salah ressemble, à bien des égards à la rivalité existante entre les militaires soudanais, les forces paramilaires des Forces de soutien rapide et les services de renseignements (National Intelligence and Security Service - NISS).

Comme pour l’Algérie et dans une moindre mesure pour le Soudan, la description de Voltaire au sujet de la Prusse du 18ème siècle qui évoquait le rôle prépondérant des militaires sur les institutions en rappelant qu’il existait “des pays qui ont une armée” et ceux (à l’instar de la Prusse de Frédéric II) où c’est “l’armée qui a un pays” résonne avec un écho particulier, à l’aune des récentes manifestations dans les rues d’Alger et plus récemment aux abords du Quartier général des Forces armées, à Khartoum.

Alors qu’au printemps 2011 et dans les mois qui suivirent, le chef d’état-major des forces armées tunisiennes, le général Rachid Ammar,s’était illustré comme un des garants des acquis de la Révolution du Jasmin, espérons que son alter-égo algérien, le général Gaïd Salah ou soudanais, le général Kamal Abdelmaarouf, se souviennent, eux-aussi, de leur enseignement académique militaire, acquis pour le premier en ex-URSS à l’Académie militaire d’artillerie de Vystel et pour le second en Grande-Bretagne, à l’Académie militaire de Sandhurst, et que le principe cicéronien du “Cedant arma togae” (que les armes cèdent à la toge) soit appliqué avec vigilance et détermination.

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