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27/05/2014 17h:35 CET | Actualisé 28/07/2014 06h:12 CET

La grande peur des vieux médias devant la puissance d'Internet

L'interview d'un responsable de la lutte contre la cyber criminalité par une journaliste de la chaîne 3 de la radio nationale avait il y a quelque temps quasiment fait un buzz sur la toile... Selon cette journaliste, qui reprend une thèse assez répandue, Internet et les réseaux sociaux comme Twitter ou Facebook alimenteraient les révoltes et participeraient de leur extension... Le débat est vite allé sur de terrains qui ne nous aident pas à comprendre les réactions somme toute excessives de l'un et des autres.

L'interview d'un responsable de la lutte contre la cyber criminalité par une journaliste de la chaîne 3 de la radio nationale avait il y a quelque temps quasiment fait un buzz sur la toile. La journaliste avait lourdement chargé les réseaux sociaux en les rendant responsables des événements politiques et sociaux qui ont secoué les pays arabes. "On l'a vécu en direct en Tunisie, en Égypte, au Bahreïn. Puis en Libye et en Arabie Saoudite". Selon lui, "notre pays n'est pas à l'abri. Le monde arabe est secoué par un mouvement de révolte commandé, dirigé, guidé, téléguidé par des pays occidentaux. Il est loin d'être spontané".

Selon cette journaliste, qui reprend une thèse assez répandue, Internet et les réseaux sociaux comme Twitter ou Facebook alimenteraient les révoltes et participeraient de leur extension. De nombreux habitués de ces mêmes réseaux ont violemment réagi en lui lançant une volée de bois vert, lui reprochant notamment son "ingratitude" par rapport aux luttes pour la liberté de la presse et sa défense "zélée" d'un système politique qui a montré ses limites.

Le débat est vite allé sur de terrains qui ne nous aident pas à comprendre les réactions somme toute excessives de l'un et des autres. Le fond du débat est semble-t-il ailleurs, plus loin que les enjeux politiques de l'Algérie, du Maghreb ou même du Monde arabe et des complots occidentaux pour déstabiliser les régimes arabes et pour reconfigurer le monde.

Le rapport aux technologies de l'information et de la communication exprime un certain nombre de craintes dont les médias se sont souvent fait l'écho: l'éclatement de la cellule familiale, la diffusion d'informations sur la vie privée et jusqu'à la fin de l'orthographe du fait du langage sms.

La presse reporte des remises en question

Les médias algériens nous ont habitués à verser dans une forme de moralisation sociale aux noms de valeurs pures ceci plus à cause de la méconnaissance ou de la non maîtrise des sujets, du repli sur le confort de positions professionnelles acquises que d'un réel engagement nationaliste et patriotique du côté des régimes en place.

Une partie de la presse -certainement plus celle qui bénéficie de meilleures positions- croit pouvoir reporter indéfiniment la remise en question qu'implique l'extension sans précédent du média Internet.

Le problème est dans la faiblesse de la perception du métier de journaliste lui-même et des reconfigurations qu'il est en train de subir à cause justement d'Internet et de son développement.

Le grand bouleversement est d'abord Internet en lui-même, car il continue à modifier profondément les habitudes culturelles et déstabilise tout l'édifice social. Le raz de marée qu'il a induit est, chez nous, tout juste à sa phase de démarrage, et les vagues subies ne sont pas encore les plus fortes.

L'industrie du disque et du livre ont en pris pour leur grade et les médias ne vont pas tarder à subir une re-pétrissage radical. Il est clair qu'il en est fini de la presse pensée comme quatrième pouvoir ou même comme contre pouvoir. Il faut croire que la grande peur des journalistes des médias "anciens" vient de ce sentiment de quasi vacuité qu'ils ressentent, surtout quand ces derniers ne se sont pas pris à temps pour configurer leur présence sur le net.

Les effets miraculeux d'Internet, notamment à travers les réseaux sociaux, sur le pluralisme et la qualité de l'information sont indéniables, même si ceux-ci restent encore limités à des catégories sociales qui peuvent bénéficier de ces apports, car dans la plupart des cas, l'accès aux médias en ligne reste payant. Mais l'intrusion du citoyen ordinaire comme producteur de médias contrebalance cette limitation et permet de faire circuler de l'information. Elle est peut être le fait "d'amateurs" qui à travers des blogs ou des réseaux sociaux mettent à la disposition de tous les internautes des images et des textes qui lorsqu'ils sont "recoupés" peuvent être des sources fiables.

Les « enfants dissipés » de Facebook!

Les chaînes d'information ont vite fait de s'appuyer sur des informations et des images d'amateurs pour informer sur des zones que leurs journalistes professionnels n'arrivent pas à atteindre. Le fil le plus complet et le plus rapide sur les événements de Tunisie était celui que les facebookers alimentaient. En Algérie, le groupe "Envoyés Spéciaux Algériens" était le plus visités pour s'informer presque en temps réel sur les manifestations populaires qui secouent le pays à intervalles réguliers.

Et les sites d'information sur les incidents qui se produisent à Ghardaïa, Tizi-Ouzou ou Laghouat fournissent une information qui est souvent plus fraîche et parfois même plus professionnelle, que celle diffusée par les télévisions. Plus personne, en dehors des dictateurs encore en service, ne considère les jeunes diplômés ouverts sur Internet et le monde comme les "enfants dissipés de Facebook". Il est de ce fait, encore plus simpliste de considérer que tout ce beau monde est à la solde d'un vaste complot ourdi par les américains ou toute autre puissance occidentale.

Il est intéressant de réfléchir à la meilleure manière de franchir une étape importante dans l'exercice du métier de journaliste en développant la meilleure démarche pour intégrer comme source et ressource d'information les voix nouvelles qui s'expriment sur le net et sont le fait d'individus ordinaires qui animent des blogs et des réseaux sociaux.

Le journaliste de "conversation"

Le journalisme de "conversation" considéré par de nombreux innovateurs -à l'image de Pascal Riché, rédacteur en chef d'un journal en ligne Rue89- comme un échange "horizontal, ouvert et interactif et itératif avec le lecteur" qui va devoir s'imposer et se substituer à la vision "verticale d'une source d'autorité qui délivre son information à partir d'un accès quasiment privatif à la source. C'est cette mutation, fortement indispensable pour rester crédible voire même juste présent dans le champ médiatique que de nombreux médias et journalistes refusent de reconnaître et d'assumer. Les "printemps" arabes n'ont à ce titre pas inventé le journalisme d'ordinateur. Le rôle qu'il a joué même lors de grands rendez-vous politiques européens ou américains notamment en matière de prolifération de sites indépendants et de lancement de contre-campagne est donné comme largement exemplaire de la puissance de ce type de média. Sa puissance en tant que média alternatif à la pensée dominante et à l'asservissement aux systèmes rejetés par les populations explique le déclassement des médias traditionnels dans l'opinion publique et son identification à un nouveau journalisme marqué par l'émergence d'une parole libre et très critique.