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02/10/2019 10h:57 CET | Actualisé 02/10/2019 10h:57 CET

Présidentielle en Tunisie: Kaïs Saied, un candidat qui revendique son vide programmatique

Si la sagesse populaire valorise à juste titre la vertu, il n’en reste pas moins que cela ne constitue aucunement une compétence.

NurPhoto via Getty Images

Encore inconnu il y a quelques mois, celui qui revendique ne pas avoir de programme se prépare donc à diriger sans boussole un pays menacé par de nombreux enjeux économiques, sociaux et sécuritaires. La déception n’en sera que plus terrible avec le risque d’un divorce définitif du peuple avec la démocratie.

Kaïs Saied n’a pas de programme. C’est ce que le principal intéressé admet lui-même partout où il est invité à approfondir ses idées et son projet notamment dans cette interview accordée à Jeune Afrique: “Je n’ai pas de programme traditionnel car je suis convaincu que le peuple tunisien (…) est entré dans une nouvelle phase historique”.

A ceux qui pointent le caractère quelque peu léger de son programme, les partisans de Kaïs Saied répondent en mettant en avant les traits de personnalité de leur champion: simplicité et intégrité qui contraste devant une classe politique accusée de corruption, vision traditionnelle en phase avec la société sans sombrer pour autant dans l’intégrisme, et critique d’un “système” qui n’a pas fait ses preuves. Bref, “on” adhèrerait davantage à l’homme, son caractère, ses convictions qu’à ses projets et son programme. Un telle démarche revient pourtant à accorder un chèque en blanc à celui qui a de grandes chances de présider aux destinées du pays très prochainement (même si cela ne s’annoncerait pas de tout repos).

En effet, M. Saied, inconnu il y a encore quelques mois (sinon comme juriste-consultant dans les médias) est d’abord et avant tout un nouveau venu qui n’a jamais vécu l’expérience du pouvoir. Il peut donc se targuer à bon compte de toutes les formes possibles de vertus tant il n’a jamais connu les tentations, les dilemmes, les drames cornéliens, et toutes les regrettables décisions que tant de dirigeants ont dû prendre pour des intérêts qui les dépassaient. Le public ne cherchera d’ailleurs pas spécialement à comprendre qui il a été vraiment durant les années Ben Ali ou comment le titulaire d’un DEA qui n’a rédigé que deux publications en 30 ans de carrière universitaire a pu cheminer jusqu’à la direction d’une faculté entière dans un environnement où le poids des diplômes est capital et l’allégeance au pouvoir fondamentale.

Par ailleurs, si la sagesse populaire valorise à juste titre la vertu, il n’en reste pas moins que cela ne constitue aucunement une compétence. Autrement, tous les tunisiens ont un oncle ou vieille tante exemplaire qui pourrait également revendiquer la Présidence de la République. Dans un exemple plus politique, les islamistes qui font pourtant de la vertu une valeur cardinale se sont systématiquement cassés les dents sur le thème de la corruption à chaque fois qu’ils arrivaient au pouvoir. Rien n’indique qu’ils étaient moins bien intentionnés que M. Saied. La conquête politique et l’exercice du pouvoir demandent avant tout de renoncer aux croyances naïves.

La corruption de toute la classe politique, prise comme un tout qu’on appellera “système” est une autre forme de naïveté qui ouvre la voie à toutes les idéologies extrémistes. De Donald Trump à une partie des Gilets Jaunes en passant par les adeptes des théories du complot, c’est bien ce thème mobilisateur, ce piètre exutoire, qui en mis en avant pour exalter les foules en colère. La force de la lutte contre le “système”, c’est qu’elle est suffisamment floue pour s’adapter aux perceptions du plus grand nombre. Suffit-il pour autant de constater que le “système” est défaillant pour avoir soi-même les solutions? Voyons à tout le moins celles de Kaïs Saied en nous concentrant sur ses projets de réformes du corps électoral et ses idées économiques.

Il nous semble en effet que ce sont les deux seules idées qu’il a pu formuler concrètement et qui seront susceptibles d’être opérées s’il était élu avec une majorité parlementaire le soutenant. Pour Kaïs Saeid, il serait nécessaire de “rendre le pouvoir au peuple” et il compte y procéder en faisant élire des représentants de la plus petite division administrative vers les régions avec une dose de tirage au sort. Cette méthode supposée assurer la proximité au peuple par élections concentriques pose pourtant question. D’abord en ce qui concerne ses sources d’inspiration évidentes : un savant mélange de Conseil des Soviets et de Jamahiriya kadafiste, autant d’influences catastrophiques pour le monde arabe. Ensuite, parce que cela revient à privilégier les intérêt locaux et particuliers au détriment de l’intérêt général. Enfin, parce le mode d’élection des députés n’est pour rien dans les enjeux immédiats que doit relever la Tunisie. 

Nonobstant le caractère profondément anti-démocratique qu’il y a à vouloir faire disparaître les corps intermédiaires, dont les partis politiques, un tel conseil ne sera ni mieux ni moins bien équipé pour résoudre les questions sociales, le chômage de masse, l’effondrement du cours du dinar ou la balance commerciale et ses inflations importées insupportables pour une part croissante de la population.

L’idée de faire passer les affairistes à la caisse pour soutenir des projets de développement n’en est pas moins incongrue. Kaïs Saied en compterait jusqu’à 460, à la tête de plusieurs dizaines de milliards de dinars. On ne sait rien de la véracité de ces chiffres. Sont-ils tous poursuivis ? Ont-ils eu droit à un procès équitable ? S’ils ont été jugés coupables, ont-ils déjà payé leur dette à la société par une forte amende ? Sont-ils au contraire en fuite avec une partie opaque de toutes façons consignées en devises dans les comptes de sociétés écrans ? Au-delà de ces estimations évidemment fantasmées, il eut été plus sage de faire le bilan des poursuites lancées depuis 2011 et de la destruction de valeurs occasionnés par des biens confisqués mais pas ou mal administrés par un Etat dont ce n’est de toute façon pas la vocation.

Comme souvent, le discours des fausses solutions aux vrais problèmes est le mieux disposé à conquérir des électeurs désespérés qui n’ont pas trouvé la place et la dignité qu’ils méritent au sein de la société. La Tunisie ne pourra pas faire l’expérience d’une deuxième révolution et il est à craindre que le temps passé à mettre en place une jamahiriya tunisienne sera autant de temps perdu pour conduire les réformes d’ampleur nécessaires.

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