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15/03/2019 17h:20 CET | Actualisé 15/03/2019 17h:20 CET

Précarité du service public marocain: A quand la convergence des luttes?

"Le surplus de manifestations tue la manifestation."

AIC PRESS
Manifestation des enseignants contractuels, le 5 mars 2019 à Rabat.

SOCIÉTÉ - Les étudiants en médecine ont fait grève le 14 mars 2019 suite à la potentielle privatisation de l’enseignement des parcours de médecine générale, dentaire, et de pharmacie. La principale menace plane surtout sur les étudiants de cinquième année, concernés par le concours interne et qui se verraient concurrencer par des étudiants du secteur privé alors même que le numerus clausus, propre à la faculté de médecine, permet un contrôle des effectifs et une réglementation qui empêche les débordements et les excès d’une privatisation tous azimuts. Celle-ci, en mettant en compétition les médecins ainsi que leurs prestations de santé, finira par porter le coup de grâce à une médecine qui fait de l’hôpital plus que jamais un centre de prestations de santé où seule la performance arithmétique et chiffrée devient le critère d’évaluation de la profession qui se veut la plus humaine et humaniste.

Les diplômés malvoyants ont brandi il y a de cela quelques jours la menace du suicide, l’un d’eux ayant perdu la vie, en octobre dernier, lors d’un sit-in de la coordination nationale des diplômés malvoyants appelant, par une lettre ouverte adressée aux responsables politiques, aux médias et à l’opinion publique à répondre à leur revendication principale, à savoir l’intégration au sein du service public. Cela nous pousse à nous interroger sur la réalité du quota des handicapés dans la fonction publique, à savoir 7%, ainsi que la réalité concrète de sa réalisation face à la situation des qualifications des personnes handicapées pour les emplois de la fonction publique tels que présentés par le chef du gouvernement, Saad Eddine El Othmani. Autrement dit, comment des diplômés malvoyants ne pourraient-ils pas correspondre à des profils de la fonction publique permettant d’atteindre ce quota?

Finalement, le mouvement des enseignants. C’est là le mouvement le plus médiatisé du fait de la nature même du syndicalisme enseignant, mais surtout de par la précarité de la situation des contractuels, résultante d’un service public de plus en plus délaissé par les pouvoirs publics, qui ont recours aux contractuels pour pallier un manque cruel d’effectif enseignant, tout en refusant le recrutement. La cause? Le déficit public appelant à la rationalité économique. Le résultat: des enseignants qui sont dans une situation des plus difficiles, une formation expéditive pour justifier une situation contractuelle qui les place sur la sellette, ainsi que des prestations sociales en deçà de celles auxquelles ont droit les enseignants titularisés qui, conscients de cette injustice, ont vu bon nombre d’entre eux se mêler au mouvement social.

Les trois mouvements ont pour point commun d’être menés par des coordinations, certes cohérentes dans l’approche de leurs revendications, mais qui, pour autant, sont en train de se marcher dessus. Le surplus de manifestations tue la manifestation. Autrement dit, l’espace médiatique ne peut aucunement être occupé par les trois acteurs contestataires, qui ne peuvent submerger un pouvoir exécutif qui peut jouer l’usure face à la division, ainsi que l’essoufflement d’acteurs qui, en criant séparément, créeront seulement une incompréhension au sein de l’opinion publique, qui a toujours besoin d’un mot d’ordre unifié pour saisir les enjeux principaux de la contestation.

Dès lors, la stratégie de la convergence des luttes est la seule à même de servir les intérêts des trois mouvements. Pour que celle-ci opère, un ensemble d’ingrédients est nécessaire. Tout d’abord, les acteurs contestataires ont besoin d’intermédiaires à même d’opérer la jonction entre leurs revendications. C’est là que le Marocain est à même de s’interroger sur l’absence des oppositions politiques et syndicales.

Si le gouvernement est une très large coalition qui exclut de fait la mobilisation des grands partis politiques dans la mise en valeur des revendications syndicales, sauf actions isolées de certains membres qui expriment leur sympathie au mouvement enseignant, l’action des syndicats enseignants est plus saisissante en ce qu’elle exprime une incapacité à suivre la nécessité de l’implication des coordinations, ou du moins de la solidarité avec ces mêmes acteurs. Le fait que le ministère de l’éducation nationale ait fait appel aux syndicats enseignants sans convier les coordinations d’enseignants contractuels, et l’acceptation des syndicats enseignants, avec toute la meilleure volonté, de faire valoir les revendications de leurs confrères, est néanmoins une erreur de négociation en ce qu’elle ne manifeste pas factuellement une solidarité qui est réelle, comme le démontrent les propos de la FNE (Fédération nationale des enseignants), principal syndicat enseignant au Maroc.

Les trois mouvements décrient des situations séparées, mais le paradigme qui est en cause est le même: précarité du service public et privatisation. Aux médecins de l’enseignement public, le privé vient comme une décharge de l’Etat de l’enseignement de la médecine, au risque de menacer la priorité légitime des médecins publics dans ces mêmes concours. Pour les malvoyants, c’est le constat d’une fonction publique qui n’arrive pas à intégrer les personnes en situation de handicap, et pour les enseignants contractuels, c’est l’Etat qui adopte des logiques du privé, à savoir le CDD comme épée de Damoclès face aux revendications d’amélioration des conditions de travail, mais aussi de protection sociale. Face à cela, une seule question: à quand la convergence des luttes?