TUNISIE
14/05/2018 14h:51 CET

Pourquoi l'inflation augmente? Quelles sont ses répercussions? L'expert comptable Anis Wahabi répond

Une inflation sans précédent. Frôlant le taux de 7,7% en avril dernier, la situation s'avère inquiétante.

G0d4ather via Getty Images

“L’inflation, c’est comme le dentifrice: une fois sorti du tube, on peut difficilement l’y remettre” Cette déclaration de Karl Otto Pöhl, patron de la Banque Centrale allemande, qui date des années 80 serait toujours d’actualité. 

En effet, sombrant dans une spirale inflationniste, notamment avec l’entrée en vigueur de la Loi de Finances 2018 controversée et les augmentations des prix, une sortie de crise en Tunisie paraît encore hypothétique.

Une inflation sans précédent. Frôlant le taux de 7,7% en avril dernier, cette dernière continue sa hausse en passant de 6,4% en décembre 2017 jusqu’à 7,6% en mars 2018. Le rythme s’accélère provoquant ainsi l’inquiétude de la Banque Centrale quant à la relance économique du pays. Mais jusqu’à quand l’inflation va continuer de grimper? Quelles sont ses répercussions? Quelles sont les solutions à adopter pour surmonter la crise?

Pour répondre à ces questions, le HuffPost Tunisie s’est adressé à Anis Wahabi, membre du conseil de l’ordre des experts comptables.

Pourquoi l’inflation augmente? 

D’après les dernières statistiques de l’INS qui font état d’un taux, en perpétuelle progression au cours des premiers mois de l’année 2018, cette inflation s’explique principalement par la hausse des produits alimentaires, du transport et des produits financiers. 

Selon l’expert-comptable Anis Wahabi, l’inflation est actuellement imputable à quatre facteurs majeurs. Il s’agit d’abord, de l’effet du déséquilibre causé par  la balance commerciale. En effet, l’écart flagrant entre les taux d’importation et d’exportation a fortement provoqué un déséquilibre entre l’offre et la demande poussant les prix à la hausse. 

À cela s’ajoute le problème du déficit budgétaire, selon lequel la Tunisie se retrouve contrainte d’emprunter pour couvrir ses dépenses publiques. Le pays est donc en mesure de pomper l’économie sans vraiment créer de la valeur. De ce fait, le stock de monnaie circulant dans l’économie est trop important par rapport à la quantité de biens et services offerts, “c’est ce qu’on appelle la notion du ‘faire fonctionner la planche à billets’ ” a-t-il expliqué. 

De plus, la forte dépréciation du dinar face aux devises étrangères a engendré ce qu’on appelle “l’inflation importée”. De ce fait, le fossé entre l’exportation et l’importation s’accentue” a-t-il répliqué. Par conséquent, le renchérissement des importations se répercute dans tous les secteurs de l’économie et touche les ménages autant que les entreprises. 

D’autre part, l’augmentation salariale à un rythme supérieur à celui de la productivité provoque de l’inflation. “C’est une richesse fictive” a noté Wahabi. “Si les salaires sont indexés sur l’inflation, la hausse des prix est répercutée automatiquement sur le niveau des salaires, qui s’accroissent à leur tour. Il s’ensuit une nouvelle hausse des prix et un cercle vicieux inflationniste se met en place” a-t-il encore précisé. 

L’expert a d’autre part évoqué l’impact de l’augmentation de la TVA adoptée dans la loi de Finance 2018 sur l’inflation. “Comme vous le savez une hausse de 1% de TVA engendre une hausse de 0,8% d’inflation” a-t-il rappelé.

Il a abordé, par ailleurs, l’effet boule de neige référé par la rémanence de la TVA et l’augmentation du droit de consommation. Face à cette situation, les entreprises se trouvent contraintes d’augmenter leurs prix pour préserver leurs marges commerciales.

Tous ces facteurs ont, ainsi, un impact direct sur la hausse des prix et donc sur l’inflation. 

Effet boomerang de la politique monétaire et économique du pays?

Maitriser l’inflation est l’un des principaux rôles de la Banque centrale. En effet, à travers sa politique, cette dernière vise à contrôler la masse monétaire et combattre l’inflation. C’est également un des objectifs majeurs de la politique économique du gouvernement. 

Mais visiblement, les récentes mesures adoptées semblent inadaptées à la situation actuelle du pays. 

Pour Wahabi, les mesures prises par le gouvernement pour lutter contre l’inflation ont un effet boomerang sur l’économie tunisienne. En effet, les décisions gouvernementales conçues pour combattre l’inflation, ne font en pratique qu’augmenter l’inflation, selon ses dires.

D’autre part, la politique monétaire de la Banque centrale, focalisée sur l’augmentation répétitive des taux d’intérêt, est en train d’agir d’une manière indirecte sur l’inflation, a-t-il ajouté. 

Quelles sont ses répercussions?

La hausse du taux d’inflation pénalise les ménages et aura un effet négatif sur la qualité de vie. En fait, ces derniers subissent une perte de pouvoir d’achat qui les amène à réduire leur consommation, ce qui impacte la croissance et réduit par voie de conséquence les recettes budgétaires. Le creusement des déficits budgétaires amène ainsi l’État à recourir aux emprunts aussi bien étrangers que locaux, nourrissant ainsi l’inflation.

De l’autre côté, les entreprises qui voient le volume de leurs charges financières augmenter de manière sensible, se sentent pénalisées. Ainsi, pour préserver leurs marges commerciales, elles sont contraintes d’augmenter leurs prix favorisant l’inflation et réduisant leur compétitivité.

“C’est un cercle vicieux” a-t-il répliqué en estimant que cette hausse inflationniste va continuer de grimper et ne connaîtra pas de trend baissier qu’après plusieurs mois, voire des années. 

Quelles sont les solutions?

“Pour éliminer les conséquences de l’inflation, il faut éliminer les causes” a indiqué Wahabi. Il a, en effet, appelé la Banque centrale à la nécessité d’assurer la stabilisation du dinar tunisien vis-à-vis des autres monnaies étrangères afin d’agir sur l’inflation importée. De plus, il a jugé important de maintenir son taux d’intérêt directeur inchangé.

Concernant la politique économique, l’expert comptable a souligné la nécessité de stabiliser le déficit budgétaire, agir sur la balance commerciale en renforçant les exportations et d’arrêter les augmentations salariales.

D’autre part, il a appelé le gouvernement à ne pas se plier aux diktats du FMI et d’augmenter les ressources de l’État par les recettes fiscales notamment à travers l’agissement sur la fuite du capitaux et la privatisation. 

En conclusion, Wahabi a estimé que la hausse de l’inflation demeure maitrisable en soulignant que le redressement économique en Tunisie prendra encore du temps.

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