MAROC
19/10/2018 18h:44 CET

Pourquoi les médecins privés sont-ils en colère?

Le patient paie le non-respect de la loi.

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SANTÉ -  “Nous avons un système de santé au Maroc de plus en plus défaillant dans sa globalité, à commencer par l’accès aux soins”. Le président de l’Association nationale des cliniques privées (ANCP), Dr. Redouane Semlali, clame haut et fort la légitimité de la décision des médecins privés d’observer une grève de travail de 24h dans l’ensemble du royaume le jeudi 18 octobre. Un arrêt de travail qui a exclu les services d’urgences et de chirurgie et dont le taux de suivi est estimé entre 80 et 100%, d’après un communiqué de l’ANCP publié ce vendredi.

“Ce secteur draine 90% des malades assurés et 60% de la population globale, mais ne profite d’aucune facilité, ni de mesure incitative”, déclare-t-il au HuffPost Maroc, avant d’ajouter que l’état des lieux dans lequel se trouve l’assurance maladie actuellement n’arrange pas non plus la situation. “Elle ne nous permet pas de dispenser des soins de qualité aux malades dans la mesure où 65% des Marocains n’ont pas de couverture sociale. Le panier des soins pris en charge est resté, lui, figé depuis 12 ans”, fait remarquer ce responsable pour qui médecin et patient sont tous deux victimes de défaillances face auxquelles la grève devait servir de sonnette d’alarme.

D’autant que ces médecins se disent prêts à observer d’autres démarches protestataires. Dans leur communiqué, ils préviennent que “sans réactions de la part des responsables, ce mouvement est appelé à continuer”. “Nous, qui sommes appelés à soigner des malades, nous ne disposons d’aucune couverture maladie et pas non plus de retraite. Ne pensez-vous pas que nous sommes assez bafoués comme ça?”, se demande indigné le Dr. Semlali.

Cette colère est celle de tous ces médecins qui lancent désormais un ultimatum si leurs revendications ne trouvent pas d’écho auprès du ministère de la Santé. 

“Nous avons en tout six revendications”, précise au HuffPost Maroc le président du Collège syndical national des médecins, Dr. Saïd Afif. Adhérant à ce mouvement de grève, ce dernier affirme que les médecins du privé veulent, en premier lieu, participer à la réussite du RAMED. “C’est notre première revendication qui fait suite au discours du roi à la fête du Trône”, indique-t-il. Le souverain avait alors insisté “sur la nécessité de se concentrer sur les mesures d’urgence à mettre en œuvre”, dont le traitement  des “anomalies qui entachent l’exécution du Programme de couverture médicale ‘RAMED’”. En parallèle, cette mesure d’urgence doit s’accompagner d’une “refonte en profondeur du système national de santé, qui se caractérise par des inégalités criantes et une faible gestion”. “Mais au jour d’aujourd’hui, la loi ne nous permet pas de nous y impliquer parce qu’elle estime que les RAMEDistes doivent faire appel au service public”, constate le Dr Afif.

Deuxième revendication: revoir la tarification nationale de référence (AMO) qui n’a pas changé depuis 2006. “La loi 65-00 stipule que cette tarification doit être revue tous les 3 ans. Ce qui n’a pas été fait depuis 12 ans”, regrette ce responsable. Dans cette inertie législative, ce sont finalement les patients qui paient plus de la moitié des frais inhérents à leurs soins alors qu’ils ont une assurance maladie. “Aujourd’hui, vous ne trouverez aucun spécialiste qui assure une consultation à 150 dirhams et aucun généraliste ne le fait à 80 dirhams comme inscrit dans la tarification 2006”, constate ainsi le président du Collège syndical national des médecins. Le patient paie pour les lacunes de la loi mais aussi pour le non respect des accords de prise en charge.

En troisième revendication, les médecins privés appellent à ce que l’accord de prise en charge des frais d’hospitalisation par les organismes payeurs soit donné dans les 48h conformément à la loi. “Ce délai n’est jamais respecté et c’est le patient qui se trouve contraint de déposer un chèque de paiement et non de garantie”, regrette Dr. Afif. Et de poursuivre: “la CNOPS ou la CNSS doivent payer cette prise en charge au plus tard dans les deux mois, mais l’attente, en réalité, se prolonge de 6 mois à un an pour les cliniques et les opérateurs. Et dans tout cela, le patient se retrouve dans la tourmente. Or, nous volons que loi soit respectée pour que l’on puisse installer un climat de confiance médecin/patient”.

La quatrième revendication, porte quant à elle sur la nécessité pour ces médecins indépendants de disposer d’une retraite et d’une mutuelle. “Dès qu’un médecin a des problèmes de santé, il doit vendre ses biens. Et là nous remercions le roi parce qu’il a pris en charge plusieurs de nos confrères qui avaient des pathologies lourdes comme les cancers”, tient à souligner Dr. Afif.  Quant à la retraite, ce dernier insiste sur son importance pour subvenir aux besoins de ceux d’entre eux qui ne travaillent plus et ceux de leur famille. 

La lutte contre l’exercice illégal de la médecine, elle, représente la cinquième revendication. Une concurrence déloyale et dangereuse pour le patient qui devrait s’inscrire sur les priorités des autorités de tutelle. 

Pour ce qui est de la sixième et dernière revendication, celle-ci s’attaque à l’organisation du Conseil national de l’ordre des médecins. “Nous avons bataillé pour qu’il change. J’ai personnellement participé à l’élaboration de la loi 08-12 mais il est temps d’apporter des changements”, soutient-il. Ce dernier relève, entre autres, que le vote est permis aux non-adhérents, qu’il n’y a pas de vraie représentativité selon les catégories de médecins et qu’aucune décentralisation n’est mise en oeuvre alors que la régionalisation l’impose. 

“Nos demandes sont logiques et ce n’est pas de gaieté de coeur que nous organisons des grèves. Nous vivons une situation anormale”, martèle Dr. Afif. Ces médecins cherchent une lueur d’espoir et ne comptent plus baisser les bras. ” Nous essayons depuis six mois de voir le ministre de la Santé, mais rien ne bouge. En tout cas, il est au courant de tous nos problèmes”, affirme de son côté le président de l’ANCP.

“Un dialogue franc et constructif avec les instances responsables”, l’ANCP et les syndicats des médecins en font une condition sine qua non pour “guérir leurs maux”.