21/01/2019 16h:22 CET | Actualisé 21/01/2019 16h:22 CET

Pourquoi les Marocains s’enfoncent-ils dans la dette?

"On croit aujourd'hui que l’unique moyen de se faire respecter par ses pairs se cache derrière l’action de la consommation."

Hill Street Studios via Getty Images

ÉCONOMIE - Bank Al Maghrib a publié il y a quelques semaines de cela un rapport concernant la stabilité financière pour l’année 2017.

Le terme parait très technique je vous l’accorde, mais une partie bien particulière de ce rapport a attiré mon attention pendant que j’en lisais la synthèse, celle qui parle de l’endettement des ménages marocains.

Les Marocains n’ont jamais été aussi endettés 

Selon le rapport, la dette financière des ménages marocains, qui est mesurée par la somme des crédits accordés aux particuliers par les banques et les sociétés de financement, a atteint à fin 2017, 323 milliards de dirhams. Cette dette n’était que d’environ 90 milliards de dirhams en 2004.

En l’espace de 13 ans donc, la dette des Marocains a plus que triplé.

L’augmentation du taux d’endettement des ménages conduit logiquement à la diminution de leur capacité à épargner.

Selon l’enquête de conjoncture réalisée par le Haut-Commissariat au Plan au deuxième trimestre 2018, seuls 5,4% des ménages déclarent épargner une part de leurs salaires. Pour les 12 prochains mois, seulement 20,7% des ménages s’attendent à épargner. Un constat d’autant plus compréhensible quand on sait que 60% des ménages endettés perçoivent un revenu mensuel inférieur à 10.000 dirhams.

La cherté de la vie et les niveaux de salaires ne sont pas l’unique facteur explicatif de l’endettement

La hausse du coût de la vie est supérieure à l’accroissement des niveaux de salaires au Maroc depuis longtemps. C’est un constat partagé et reconnu par tous.

La hausse du chômage, l’inefficacité des services publics (surtout l’éducation et la santé), ainsi que l’iniquité fiscale font que les ménages marocains n’arrivent plus à joindre les deux bouts.

Si nous disposions suffisamment d’écoles publiques offrant une éducation respectable à nos enfants, dans des conditions propices à leur épanouissement, beaucoup de parents renonceraient à s’orienter vers les écoles privées et à se soumettre à leurs caprices (les frais de scolarité augmentant d’année en année sans raison précise).

Si nos hôpitaux publics mettaient le patient/citoyen au centre de leurs actions pour offrir à tout un chacun l’accès aux soins, tout en préservant sa dignité et en mettant sa sécurité au premier plan, beaucoup d’entre nous ne se résigneraient pas à subir la loi du privé.

Sans parler du fait que les impôts et taxes que nous payons ne sont pas ou rarement utilisés à bon escient.

Mais cela n’est pas le but de cet article. J’ai voulu plutôt partager avec vous ma propre lecture de la situation, car je suis convaincu que, malgré le fait qu’ils y sont pour beaucoup dans une part importante des cas, les facteurs cités ci-dessus ne sont pas l’unique raison pour laquelle les ménages marocains s’enfoncent de plus en plus dans la dette.

Je pense intimement qu’une partie de ces problèmes demeure la conséquence du comportement des Marocains vis-à-vis de l’argent. C’est-à-dire la manière de le dépenser et plus important, les motivations profondes derrière ces dépenses.

Un changement dans les valeurs de la société

L’instauration de l’éducation comme ascenseur social, l’augmentation de la part du travail salarial au détriment des métiers classiques comme l’agriculture ou l’artisanat, ou encore le développement de l’exode rural et l’urbanisation de la population sont autant de facteurs ayant contribué directement à modifier la structure de la famille marocaine. Celle-ci est devenue de plus en plus nucléarisée, et nous nous sommes progressivement détachés du modèle patriarcal classique, du moins dans les grandes et moyennes villes.

Les valeurs de la solidarité interfamiliale et intergénérationnelle qui caractérisaient autrefois la société marocaine ont laissé place à plus d’individualisme. Nous avons emprunté le modèle prôné par les pays occidentaux quelques décennies plutôt.

Ce changement “d’architecture” sociale a eu pour conséquence la naissance d’une rivalité et d’une compétition malsaine et implicite entre les membres de la famille, les voisins et les collègues, traduite par une course à l’acquisition des biens.

Celui qui meurt avec le plus de jouets gagne

On croit aujourd’hui que l’unique moyen de se faire respecter par ses pairs se cache derrière l’action de la consommation. Le degré de notre “réussite” ne se mesure pas à notre niveau d’engagement et de contribution pour le bien de notre communauté ou de notre pays, mais par la surface et l’emplacement de notre maison, le look de notre voiture, la réputation de l’école de nos enfants, la sonorité de la destination de nos vacances (plus le nom est composé et de structure hispanique, mieux c’est), la taille de l’écran de nos téléphones…

Mais le plus inquiétant, c’est que ces achats sont rarement motivés par un besoin réel et sont, pour la majorité des ménages appartenant à la classe moyenne et à la classe moyenne supérieure, supérieurs à leur pouvoir d’achat réel.

L’emprunt, la nouvelle norme

Comment financer tous ces achats infinis avec un revenu limité? Par le recours à l’endettement bien entendu. En effet, les crédits bancaires sont devenus plus accessibles, notamment par l’assouplissement des conditions d’octroi des prêts et la baisse progressive des taux d’intérêts.

Si le fait d’emprunter de l’argent était essentiellement lié à la survenance d’un événement imprévu il y a quelques temps de cela, il est devenu aujourd’hui un acte normal (presque constitutionnel) pour financer tout genre d’acquisitions, même les plus anodines d’entre elles (électroménager et high-tech, habillement, loisirs…).

Tout a été orchestré pour convaincre le citoyen/consommateur marocain que c’est son droit le plus élémentaire de passer les 25 prochaines années de sa vie à payer un appartement 2 fois son prix réel, juste pour le prestige d’habiter dans “le nouveau cœur/poumon/jardins/oasis de la ville”. On a eu recours à la conviction par la peur pour nous montrer ce qu’on risque de rater en n’achetant pas, plutôt que ce qu’on obtiendrait en achetant.

Voulez-vous vraiment passer pour le dernier des losers devant votre entourage en roulant sur une épave de 2008 qui est pourtant toujours fiable? Alors qu’avec 1 dirham/jour, vous pouvez acquérir le nouveau crossover superpuissant équipé de la dernière technologie XHDJHD… qui vous permettra de vous arrêter automatiquement devant les feux pendant que vous refaites votre make up ou que vous vous rasez le visage.

Selon le Groupement des annonceurs marocains, le marché publicitaire global a pesé pour 5,5 milliards de dirhams en 2017. Avec un montant de dépenses publicitaires de 653 millions de dirhams le secteur de la banque et finance a enregistré la plus forte hausse par rapport à 2016, soit 20,6%. Il est talonné par le secteur automobile (19,3%).

Le côté obscur des réseaux sociaux 

Le sujet de cet article n’est pas de dresser un comparatif entre les plus et les moins des réseaux sociaux, mais je reste convaincu qu’ils jouent un rôle de premier plan dans l’exacerbation de la frustration des gens qui peut même se transformer en haine.

On scroll le fil d’actualité Facebook ou Instagram et tout à coup on envie X pour les vacances de rêve qu’il est en train de passer. On aimerait avoir une vie réussie comme celle que mène Y parce qu’il poste souvent ses photos en train de déguster un plat gastronomique ou de rouler le soir dans sa voiture avec intérieur cuir et sonorisation dernier cri.

Ces plateformes alimentent le vice de la comparaison avec autrui, parce qu’on croit que ces gens mènent une vie idéale et qu’ils n’ont pas de problème. Ceci nous pousse inconsciemment à vouloir les imiter croyant que le bonheur viendrait de facteurs externes. Et cette spirale négative de compétition/imitation a bien entendu un coût financier conséquent, qui plus est nous rend misérables.

Une mécompréhension de la finalité de nos pratiques religieuses

Si les offres promotionnelles des enseignes de grande consommation et des sociétés de crédits prolifèrent pendant les événements religieux tels que le Ramadan ou Aid Al Adha, c’est bien pour une raison particulière. Les Marocains s’étant malheureusement éloignés de l’essence de ces pratiques.

Pour une grande catégorie, Ramadan rime avec achats obsessionnels compulsifs. On se rue vers les marchés et les grandes surfaces pour accumuler le maximum de produits alimentaires comme si la fin du monde était proche. Cette catégorie a complètement oublié que Ramadan est avant tout un mois de spiritualité, de purification et d’éloignement des contraintes matérielles de ce monde pour se consacrer à dieu et non un concours de gastronomie ou un festival de dégustations.

Combien de ménages contractent des crédits à la consommation à 7% ou 8% pour acheter un mouton à 3000 dirhams ou 4000 dirhams à l’occasion de l’Aid El Kebir? comme si c’est une fête qui consacre la bête à l’allure la plus fière pourvue de grandes cornes. Ces gens ont-ils oublié que c’est une occasion qui rappelle certaines valeurs essentielles comme la solidarité, la charité, la famille et le partage? La bête n’étant en elle-même que le moyen de matérialiser ces valeurs et non une fin en soi.

Sans parler de ces quelques “houjjaj” qui n’hésitent pas à avoir recours à un emprunt bancaire pour effectuer leur pèlerinage…

La suprématie de la forme sur le fond a envahi donc même notre sphère religieuse et a constitué, pour les banques et les sociétés de financement, une autre occasion pour booster leur business.

Avec du recul, je me pose la question si la ressource la plus précieuse que nous possédons, à savoir notre temps, mérite que nous la dépensions dans un travail que nous n’aimons pas forcement, juste pour pouvoir nous payer des choses dont on n’a pas besoin, avec de l’argent que nous n’avons pas, pour impressionner des gens que nous n’aimons pas.

Ce billet de blog a initialement été publié sur le blog Café Léger.