TUNISIE
16/04/2018 10h:06 CET | Actualisé 16/04/2018 10h:06 CET

Pourquoi les jeunes Tunisiens veulent-ils quitter leur pays? Témoignages et analyse d'un pédopsychiatre

"C’est comme si le contexte dans lequel on vit, avec toutes les difficultés que nous vivons aujourd’hui, dans notre pays, empêchent nos jeunes de rêver"

d3sign via Getty Images

Ils sont présents sur tous les continents, dans tous les pays, et forment une communauté de plus d’un million de personnes. Les Tunisiens résidents à l’étranger sont de plus en plus nombreux depuis la révolution... Et, une grande partie d’entre eux sont des jeunes. En effet, de plus en plus de jeunes quittent ou rêvent de quitter leur pays. Et, même si ces jeunes ne sont pas tous dans la même situation et dans les mêmes conditions, et n’ont pas tous opté pour le même moyen d’accès, ils ont un point commun: celui de vouloir quitter la Tunisie à tout prix... Que ce soit avant le bac, après le bac, ou en arrêtant leurs études, ils sont obstinés par l’idée de partir à l’étranger.

Alors, quelles sont les causes qui poussent ces jeunes à quitter leur pays?

Les causes principales :

Les causes de ce phénomène sont multiples, et sont principalement liées au fait que les jeunes se sentent mal dans leur pays, et n’y trouvent pas réponses à leurs préoccupations... On vous explique quelques unes de ces causes.

1) L’avenir est la première chose qui préoccupe les jeunes, et la Tunisie n’apparaît pas comme une terre présentant des opportunités d’avenir... Alors, pourquoi y rester?

Le docteur Charfi, pédopsychiatre à l’Hôpital Mongi Slim développe ce point:

“Les jeunes sont préoccupés par l’avenir. On a tellement parlé des diplômés-chômeurs, des difficultés économiques, et des difficultés à créer son projet, qu’aujourd’hui on a l’impression qu’il n’y a pas de perspective d’avenir. Et, ceci est encore plus souligné par le fait qu’on entend plus parler des difficultés que des réussites, qui sont pourtant nombreuses en Tunisie à se manifester souvent sous forme de ‘Success stories’. Les jeunes se posent des questions telles que ‘Pourquoi faire des études? Que faire comme études? Dans quelle voie doit-on s’orienter? Pour faire quoi après?’.

De plus, l’éducation n’est pas adaptée; je pense qu’il y a beaucoup de choses dans notre système éducatif qui montrent que celui-ci n’est pas adapté au marché du travail, et les jeunes en parlent beaucoup, et ils ont raison. Ils pensent que notre système éducatif et notre système d’enseignement ne correspondent pas aux besoins du marché de travail. Ils ont raison de le penser puisque c’est une question qui les préoccupe”.

2) Parce qu’il n’y a plus de possibilité de rêver... Le “Tunisian Dream” n’existe pas pour ces jeunes, donc ils vont le chercher ailleurs. Les jeunes rêvent de rêver... En effet, selon le Docteur Charfi “les jeunes ne peuvent plus rêver. C’est comme si le contexte dans lequel on vit, avec toutes les difficultés que nous vivons aujourd’hui, dans notre pays, empêchent nos jeunes de rêver, une majorité en tout cas. On ne peut plus rêver comme avant, car il y’a un manque d’idéal, un manque d’opportunités qui nous permettraient d’être beaucoup plus créatif, de rêver... Quelque chose empêche aujourd’hui nos jeunes de rêver.” 

3) La mentalité et les sujets tabous; les conflits entre générations ont de plus en plus d’externalités négatives sur le comportement des jeunes. Les jeunes, étant en quête de liberté, ne trouvent pas moyen de s’exprimer, et se renferment sur eux-mêmes. Ceci, les rend violents, révoltés et agressifs. Ainsi, ils fuient et vont à l’étranger pour trouver la liberté dont ils ont besoin, et une mentalité avec moins de sujets tabous, et plus de liberté d’expression.

Les causes varient-t-elles en fonction des moyens et des différentes classes sociales? Témoignages de trois jeunes et adolescents de classes différentes, d’âges différents et d’avis différents:

“Je suis né dans un des quartiers chics de Tunis, et j’ai toujours vécu dans ce cercle de ‘nobles’ dans lequel il est normal et facile de voyager dés notre plus jeune âge, et puis avoir le choix entre partir finir nos études à l’étranger ou rester. Seulement, en grandissant et après la révolution on découvre une partie de la population qui n’a pas cette chance de partir à l’étranger, et qui regarde l’étranger comme une sorte de ‘paradis’. Sincèrement, cela ne m’affecte pas beaucoup car pour moi, ce fût clair dés le début; je pars finir mes études à l’étranger après le bac, et je reviens m’occuper de l’entreprise de mon père. Je ne me vois pas vivre ailleurs qu’en Tunisie” affirme Fares, 15 ans.

“Je suis issue d’une famille modeste. Voyager est certes rare, mais non impossible. Ma mère est éducatrice et mon père fonctionnaire de l’État. Ils travaillent dur pour nous offrir la meilleure vie possible, mais voyager reste un luxe. Pour cela, on doit se débrouiller et compter sur soi si on veut partir finir nos études à l’étranger. Je passe mon bac l’année prochaine, et bien que je n’ai rien à reprocher à la vie que j’ai maintenant, j’aimerais avoir une meilleure vie, une fois adulte. Et, comme tous les jeunes, je suis convaincue qu’à l’étranger il y’a beaucoup plus d’opportunités qu’en Tunisie, et une qualité de vie incomparable. En Tunisie, on sent de plus en plus la crise, la qualité de vie ne me plait pas et la mentalité encore moins. Je préfère donc travailler dur à l’étranger et me débrouiller comme je peux pour pouvoir subvenir à mes besoins” raconte Farah, 17 ans.

“J’ai 16 ans. J’habite pas loin du fameux quartier ‘ettadhamen’. Ici, quitter la Tunisie est un rêve, mais aussi un projet évident, auquel pensent tous les jeunes de tout âge. Mais, faute de moyens et parce qu’il est de plus en plus difficile d’avoir un visa, il est encore plus évident que partir à l’étranger se fait s’une manière illégale et clandestine. Du plus jeune au plus vieux, ici, on pense tous que l’étranger est la solution pour une vie meilleure, et pour avoir plus de moyens. Mon cousin est parti en 2012 en Italie, et on n’a plus eu de ses nouvelles depuis. Quant à moi, je n’y ai pas encore réfléchi, mais je suis tout de même convaincu qu’il y a une meilleure vie à l’étranger” relate Mohamed, 18 ans.

Selon une étude menée par le FTDES dans 6 “quartiers populaires” en 2016, 45,2% des sondés “sont actuellement dans un processus de réflexion sur la migration”.

Selon cette étude réalisée avec la Fondation Rosa Luxemburg, “les trois quarts des répondants sont parfaitement au courant des problèmes rencontrés par les immigrés irréguliers”. Mais 30,9% ―soit près d’un tiers― sont prêts à prendre part à des tentatives d’immigration clandestine faute “de possibilité de migration régulière”.

Le nombre de tunisiens ayant quitté clandestinement la Tunisie se situe entre 22 et 25 mille, durant les années post-révolution, avait estimé l’ancien secrétaire d’Etat à la Migration Radhouane Ayara.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Twitter.

Retrouvez le HuffPost Tunisie sur notre page Instagram.