MAROC
27/12/2018 18h:11 CET | Actualisé 27/12/2018 18h:12 CET

Pourquoi les festivités de fin d'année suscitent-elles un débat de société? Un sociologue répond

Un conflit identitaire entre deux principaux camps: les modernistes et les défenseurs des valeurs religieuses.

Nora Carol Photography via Getty Images

ECLAIRAGE- Il y a quelque jours, une affiche sur deux boulangeries pâtisseries à Aït Melloul suscitait le débat sur les réseaux sociaux. Et pour cause, l’annonce adressée aux “chers clients” les informe qu’il n’y aura pas “de gâteaux de fin d’année en vente”. En clair: “Nous ne fêtons pas le nouvel an chrétien”, un discours très rapidement dénoncé par la Fédération marocaine des associations des professionnels des boulangeries et pâtisseries qui voit dans cette démarche un “excès de zèle”, précisant qu’en cette occasion, ce qui importe le plus, c’est de “réaliser des recettes” et non de “défendre des idéologies”.

Au-delà d’une simple polémique, les Marocains soulèvent ce débat autour de la célébration du nouvel an chaque année à la même période et pour les mêmes raisons. Certains disent refuser les festivités en lien avec la célébration de Noël et du nouvel an, arguant que celles-ci n’ont pas de référence musulmane et/ou culturelle. D’autres laissent de côté la question des références préférant se délecter du bonheur que pourraient leur procurer ces festivités avec leurs proches.      

Pour le sociologue Mouloud Amghar, dans l’état actuel des choses, la question des festivités du nouvel an “n’a jamais fait l’objet d’un débat collectif ou public au Maroc. C’est avant tout une affaire personnelle ou familiale”. C’est, en somme, une simple quête d’un moment agréable passé en famille ou entre amis visant à “créer la joie, ni plus, ni moins”, observe-t-il, soulignant l’inexistence, ici, d’un aspect religieux.  

Des valeurs et un conflit

Ce qui alimentent, en fait, débats et réactions (pour et contre) trouve son origine, pour le sociologue, “dans la nature de la société marocaine” qualifiée de “composite par le sociologue Paul Pascon”. Cela veut dire, explique Amghar, qu’au sein de la société marocaine, les valeurs aussi différentes soient-elles et quelles qu’en soient l’appartenance et les registres (religieux, culturels, modernes) “coexistent en toute harmonie”, mais peuvent parfois susciter des conflits.

“Nous sommes face à un marché de valeurs produites par des institutions sociales avec une multitude de références (famille, mosquée, école, média...)”, affirme le sociologue. Et de soutenir que “le conflit de valeurs des Marocains est principalement dû à l’incapacité de l’État et de ses institutions à choisir le modèle sociétal qu’il souhaite”. Résultat: confusion et ambiguïté prennent la forme d’“un conflit identitaire entre des acteurs qui défendent pour les uns les valeurs religieuses, et pour les autres les valeurs de la modernité”.

Le large éventail des festivités du nouvel an n’est pas lié au succès du christianisme à imposer ses célébrations au monde, mais au succès du capitalisme à investir dans ces festivités religieuses"

Pour Amghar, les divergences d’opinions sur la célébration du nouvel an sur les réseaux sociaux le reflètent amplement, créant un conflit entre deux principaux acteurs: islamistes et modernistes. Ce qu’il ne faut pas oublier, cependant, c’est que “le large éventail des festivités du nouvel an n’est pas lié au succès du christianisme à imposer ses célébrations au monde, mais au succès du capitalisme à investir dans ces festivités religieuses”, souligne Amghar. 

Face à l’aspect religieux bien moins important qu’on ne pourrait le penser, c’est le capitalisme qui l’emporte. “Il a réussi à vider ces célébrations de leur contenu religieux et à les transformer en une occasion purement consumériste via l’utilisation des différentes politiques du marketing”, constate le sociologue.

Alors les débats, s’ils opposent les valeurs et ravivent les tendances, risquent-ils d’endommager “la cohésion de la société composite”? “On ne peut déterminer si ces débats sur la célébration du nouvel an sont positifs ou négatifs, mais l’on peut dire qu’ils restent sains dans une société transitoire où l’État est toujours incapable de déterminer le modèle sociétal qu’il souhaite”, répond-t-il.