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07/12/2018 15h:51 CET | Actualisé 07/12/2018 15h:51 CET

Pourquoi le Maroc devrait être interpellé par le mouvement des gilets jaunes

"L’imminence d’une crise sociale est peut-être plus proche qu’on ne le pense…"

NurPhoto via Getty Images

SOCIÉTÉ - Les semaines écoulées ont vu naître en France un mouvement de confrontation massif s’opposant à l’augmentation de la taxe écologique sur le prix du diesel, instaurée par le président Emmanuel Macron. Contrairement aux précédentes protestations à grande échelle en France, le mouvement des “gilets jaunes” est né de la frustration d’un petit groupe d’individus qui ont organisé leurs manifestations sur Facebook. Cette vague de contestation s’est ensuite étendue et a été reprise par des pays voisins comme la Belgique et les Pays-Bas.

L’absence de cadre institutionnel est l’un des facteurs qui différencient les gilets jaunes des mouvements politiques et syndicaux antérieurs et leur confèrent une certaine indépendance vis-à-vis de tout parti politique ou appartenance idéologique particulière. C’est d’ailleurs l’un de leurs atouts qui donne au mouvement un attrait plus large. Mais c’est aussi une faiblesse majeure, car le mouvement souffre d’un manque de message cohérent et de leadership.

Et si ce mouvement, décrit comme “apolitique”, a commencé comme une manifestation contre l’augmentation prévue des taxes sur le carburant par le gouvernement français, ses demandes englobent désormais toutes sortes de demandes, allant de l’égalité entre les sexes au financement des services publics en passant par la régulation de l’immigration. Cela rend la tâche encore plus difficile au gouvernement pour établir le dialogue avec cette population.

Similitudes avec le mouvement marocain de boycott

A l’instar des autres peuples d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient qui ont exprimé leurs colères face aux griefs économiques (boycott des voitures “Made in Algeria”, révolte contre l’augmentation du prix des tickets de métro au Caire) et contre les mesures d’austérité de leurs gouvernements (protestations jordaniennes contre la hausse des prix et la réduction des subventions, manifestations tunisiennes pour demander la fin des mesures d’austérité), le Maroc n’a pas échappé à cette tendance.

Il faut dire que les manifestants au Maroc ont fait preuve d’une créativité remarquable pour organiser des manifestations difficiles à réprimer. La stratégie la plus efficace a simplement été le boycott de marques phares de lait, d’eau embouteillée et d’hydrocarbures. Ces entreprises ont été perçues par le consommateur marocain comme complices de la cherté de la vie et de la fracture sociale naissante au sein du pays.

A cet égard, beaucoup de similitudes sautent aux yeux avec le mouvement des gilets jaunes. En effet, le succès du boycott reposait sur sa diffusion par le biais des médias sociaux et sa précision chirurgicale dans ses objectifs à toucher le cœur de l’économie politique au Maroc. À ce jour, aucune origine, aucune affiliation politique ou structure de direction n’est clairement apparue.

Par ailleurs, les revendications des mouvements marocains et français vont au-delà de la baisse des prix mais expriment un tollé général face à l’affaiblissement du pouvoir d’achat des citoyens, l’enchevêtrement de la politique et des grandes entreprises et la répression contre les formes traditionnelles de manifestation.

La politique a horreur du vide…

Cela soulève la question suivante: comment en est-on arrivé là? Car tout comme la mort politique au début des années 2000 de la gauche marocaine, l’affaiblissement des islamistes du PJD depuis l’arrivée d’un gouvernement à coalition fragile commence à faire émerger de nouvelles méthodes d’oppositions.

A cet effet, le paysage politique marocain ne présente presque aucun renouveau et est en panne sèche de jeunes capables d’incarner la voix du peuple. De plus, les partis marocains, idéologiquement désorientés, sont majoritairement pervertis par des divisions internes et leurs programmes électoraux sont souvent ambigus, utopiques et donc irréalisables.

C’est dans ce contexte que le cri de colère du citoyen marocain lambda se retrouve inaudible mais exprime toutefois un profond mépris pour les politiciens qui se comportent de manière égoïste, incroyablement arrogante et surtout déconnectée de la réalité du pays.

Plus particulièrement, le gouvernement mis en place semble dans une bulle hors-temps et hors-espace loin des revendications de la classe populaire marocaine. Car au lieu de s’intéresser aux vrais problèmes d’éducation, d’emploi et de santé qui ont fait la faillite du modèle économique marocain, nos décideurs ont décidé de traiter les choses de manière superficielle comme lors de l’adoption du fuseau horaire GMT+1. Et comme dit le vieil adage chinois: “Quand le sage désigne la lune, l’idiot regarde le doigt”…

La nécessité de s’intéresser aux signaux faibles

L’expression “Nous ne l’avons pas vu venir” a souvent été entendue ces dernières années par nos décideurs. Il y avait pourtant des signaux d’alerte précoce, mais ils étaient souvent cachés voire ignorés en raison de l’absence d’une méthodologie plus appropriée. Issus principalement des médias sociaux, ils représentent la plupart du temps des bribes d’information ou des changements beaucoup plus subtils.

Les prémices d’un ras-le-bol général sont aujourd’hui plus visibles que jamais: un taux de criminalité en augmentation, une population désespérée et en colère contre l’inégalité économique croissante et un gouvernement autocratique indifférent face au sort d’une classe moyenne indignée et de plus en plus appauvrie. L’imminence d’une crise sociale est peut-être plus proche qu’on ne le pense…

Confrontés à la sourde oreille des élus, ces mouvements de masses peuvent très bien dérailler voire même se radicaliser pour devenir violents et incontrôlables. Ainsi, et profitant de l’occasion pour capitaliser sur les protestations, beaucoup d’opportunistes politiques (extrême droite/gauche) et idéologiques (groupes terroristes) ne manqueront pas de surfer sur la misère du peuple pour diffuser leurs idéaux au sein de la population.

Enfin, il est devenu plus que primordial qu’un nouveau pacte social soit conclu entre l’Etat et les partenaires sociaux et représentants du secteur privé. Toutefois, le défi sera de taille: comment nos gouvernements peuvent-ils aider les personnes laissées pour compte dans un contexte de bouleversements constants et une mondialisation en mutation rapide?