TUNISIE
23/05/2019 17h:06 CET

Pourquoi l'armée tunisienne se range-t-elle souvent du côté des manifestants? Une étude dévoilée par "The Washington Post" tente d'y répondre

L'analyse du chercheur Sharan Grewal met en évidence deux facteurs majeurs.

FETHI BELAID via Getty Images

Officiellement “neutre”, l’armée tunisienne a en réalité considérablement aidé la “rébellion” des manifestants contre le régime. Les exemples sont multiples. Que ce soit avant la chute de Ben Ali en 2011 ou récemment sous le règne de Caïd Essebsi, cette dernière ignore parfois les diktats et désobéi aux ordres pour suivre implicitement les soulèvements de masse.

 En 2017, par exemple, l’armée tunisienne a autorisé les manifestants à prendre d’assaut et à fermer la station de pompage de pétrole à El Kamour à Tataouine, en violation d’un ordre direct du président Béji Caïd Essebsi de défendre le site de production.

Mais pourquoi l’armée tunisienne se range-t-elle souvent du côté des manifestants? C’est à cette question qu’a essayé de répondre le chercheur  Sharan Grewal en menant une enquête auprès de 72 officiers de l’armée tunisienne, mis à la retraite. 

Selon les résultats de son étude, deux facteurs phares peuvent expliquer ce phénomène. 

“Le premier était l’identité des officiers,” souligne-t-il dans les colonnes du Washington Post.

Pour étayer ses propos, Grewal indique que “la majorité de l’armée tunisienne, en particulier les rangs inférieurs, sont recrutés des régions intérieures du pays”. Une spécificité qui laisse, selon lui, certains agents, venant des mêmes régions où se déroulent le plus souvent des manifestations (comme Sidi Bouzid et Tataouine), se “sympathiser avec les revendications de leurs frères qui protestaient”. 

“Lors de l’enquête, les officiers originaires de l’intérieur du pays étaient presque deux fois plus susceptibles de se ranger du côté des manifestants que les officiers de la côte,” précise-t-il.

Les résultats de l’enquête suggèrent que la composition de l’armée par rapport aux manifestants joue un rôle critique dans la défection. 

A ses yeux, “les militaires ont peu de chances de réprimer les membres de leur propre groupe - qu’il s’agisse d’un groupe ethnique, régional ou idéologique - et inversement, ils sont plus susceptibles de réprimer le groupe externe”.

Au-delà de la composition, les intérêts de l’armée constituaient le deuxième facteur prédictif de défection dans l’enquête. 

“L’armée tunisienne était historiquement marginalisée par rapport au ministère de l’Intérieur, souffrant de salaires plus bas, d’équipements délabrés et de peu d’influence sur la politique,” note-t-il en ajoutant que : “Bien que beaucoup de choses se soient améliorées après la révolution, les officiers continuent à rechercher une plus grande influence sur la politique de sécurité nationale. 

D’après l’enquête, “les officiers qui n’étaient pas satisfaits du niveau d’influence politique que leur donnait le gouvernement étaient nettement plus favorables à la défection”. “Ces résultats suggèrent que les officiers militaires se soucient non seulement de leurs intérêts matériels, mais également de leur pouvoir politique - en l’occurrence, de leur influence politique,” explique-t-il.

En bref, la composition de l’armée tunisienne et ses intérêts corporatifs ont probablement façonné son refus de réprimer les manifestations. 

De ce fait, Grewal estime que “ces résultats sont de bon augure pour la démocratie naissante en Tunisie.

Selon lui, les résultats de l’étude suggèrent que les futurs présidents seront incapables de compter sur l’armée pour la répression.

Dans son analyse, le chercheur pense que “les régions côtières sont les fiefs électoraux des partis contre-révolutionnaires”. Ainsi, “forcer ces régions à envoyer leurs fils dans l’armée serait un suicide politique,” ajoute-t-il. 

Avant de conclure en disant: “Mais avec une armée principalement recrutée dans les régions de l’intérieur, les élites côtières seront moins en mesure d’initier un renversement violent de l’autocratie”.

Sharan Grewal est chercheur postdoctorale à la Brookings Institution et professeur adjoint de gouvernement au College of William & Mary. 

 

 

 

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