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20/11/2018 14h:10 CET | Actualisé 20/11/2018 14h:10 CET

Pourquoi la visite de Pedro Sanchez au Maroc revêt une importance particulière pour l’Espagne

"L’incertitude qui a plané sur la rencontre de Sánchez avec le roi Mohammed VI est sans précédent dans l’histoire récente des relations entre les deux pays."

Youssef Boudlal / Reuters

Cinq mois après son arrivée au pouvoir, Pedro Sánchez a enfin effectué sa première visite officielle au Maroc et rencontré le roi Mohammed VI, ainsi que le chef du gouvernement marocain, Saad-Eddine Othmani. Le retard de la visite officielle du chef de gouvernement espagnol a créé une situation inhabituelle dans les relations entre les deux pays.

Felipe González, ancien dirigeant du parti socialiste et ancien Premier ministre de 1982 à 1996, a établi une tradition dans les relations bilatérales entre le Maroc et l’Espagne en faisant de Rabat la première capitale étrangère qu’un Premier ministre espagnol devait visiter après sa prise de fonction.

Depuis lors, cette tradition a été respectée par tous ses successeurs. Faire du Maroc la première destination étrangère de chaque Premier ministre nouvellement élu a été un moyen de démontrer la valeur que l’Espagne attache à ses relations stratégiques avec le Maroc et le statut que le Maroc occupe dans la politique étrangère de l’Espagne, compte tenu du rôle de premier plan que Rabat joue dans la mise en œuvre et le succès de nombreuses décisions de politique étrangère ayant un impact significatif sur la sécurité nationale de l’Espagne.

Depuis sa prise de fonction en juin dernier, Sánchez a tenu à préserver cette tradition. Cependant, les dates que la présidence du gouvernement espagnol proposait pour la visite du Premier ministre espagnol ne correspondaient pas avec l’agenda du roi Mohammed VI. Les nombreuses tentatives d’organiser la visite officielle en juillet, août et septembre ont été infructueuses.

Le retard inhabituel de la visite du Premier ministre espagnol a suscité un vif débat dans les médias espagnols et a conduit à de nombreuses spéculations sur les raisons qui ont poussé le gouvernement marocain à ne pas répondre favorablement au désir de Sánchez de visiter le Maroc.

Les milieux diplomatiques et politiques espagnols craignaient que Mr. Sánchez ne soit pas en mesure d’effectuer sa première visite officielle au Maroc avant la fin de 2018 ou avant le sommet international sur les migrations, qui se tiendra à Marrakech le 10 décembre prochain.

Le Premier ministre a annoncé sa visite au Maroc lors d’une conférence de presse tenue vendredi dernier, à l’issue du sommet ibéro-américain à Antigua, au Guatemala. Lorsque Sánchez a annoncé qu’il rencontrerait le chef du gouvernement marocain Saad-Eddine El Othmani ce lundi 19 novembre, il n’a pas confirmé s’il allait rencontrer le roi Mohammed VI. Il a seulement indiqué qu’il avait demandé une audience avec le souverain.

L’incertitude qui a plané sur la rencontre de Sánchez avec le roi Mohammed VI est sans précédent dans l’histoire récente des relations entre les deux pays. Depuis 1982, aucun Premier ministre espagnol ne s’est rendu en visite officielle au Maroc sans avoir la certitude qu’il rencontrerait le monarque marocain.

Souci de maintenir des relations stratégiques privilégiées avec le Maroc

ASSOCIATED PRESS

Le contexte dans lequel Pedro Sanchez a annoncé sa visite au Maroc et la manière dont la presse espagnole a relayé cette information montrent que le nouveau gouvernement espagnol souhaite maintenir la même dynamique positive qui a marqué les relations bilatérales entre les deux pays au cours des dix dernières années.

Bien que le Premier ministre espagnol n’ait pas reçu de réponse officielle à sa demande de rencontrer le roi Mohammed VI, l’agence de presse espagnole EFE a cité une source gouvernementale espagnole selon laquelle Pedro Sanchez avait l’intention de remercier le gouvernement marocain de ses efforts pour lutter contre l’immigration clandestine et souligner que l’Espagne resterait l’alliée du Maroc au sein de l’UE.

Sanchez semble également désireux d’établir une relation personnelle avec le roi Mohammed VI, à l’instar des deux anciens Premiers ministres socialistes, Felipe González et José Luis Rodríguez Zapatero.

Tous deux avaient respectivement établi des relations personnelles privilégiées avec le roi Hassan II et le roi Mohammed VI. Pedro Sánchez cherche également à maintenir les mêmes liens d’amitié traditionnels que ceux que son parti socialiste a entretenus avec le Maroc depuis plus de trois décennies.

L’empressement de Sanchez à rencontrer la plus haute autorité du Maroc n’émane pas de son affection pour le Maroc ou pour le monarque marocain, mais se base sur des calculs stratégiques et sur le pragmatisme des responsables politiques espagnols, qui sont conscients du rôle que le roi Mohammed VI joue dans la politique étrangère du Maroc.

Créer des canaux de communication et de dialogue direct entre le roi Mohammed VI et les responsables espagnols, y compris le roi Felipe VI et son Premier ministre, a toujours été vu depuis Madrid comme une garantie, qui aide, le cas échéant, à éviter tout malentendu ou toute détérioration des relations entre les deux pays.

Par exemple, lorsque l’ancien Premier ministre Rodríguez Zapatero est arrivé au pouvoir en avril 2004, il a tenu à établir une relation personnelle avec le roi Mohammed VI. Lorsque le roi Mohammed VI a accueilli Zapatero à Rabat une semaine après son élection, les deux pays ont fait le premier pas pour tourner la page de la longue période de tensions qui avait marqué leurs relations bilatérales tout au long du second mandat de l’ancien Premier ministre José María Aznar.

Cette première réunion a permis d’établir des liens solides entre les deux dirigeants et a permis une amélioration sans précédent des relations entre les deux pays tout au long des deux mandats de Rodríguez Zapatero à la tête du gouvernement espagnol entre 2004 et 2011.

S’appuyant sur l’expérience de ses prédécesseurs, Sánchez souhaite créer des canaux de dialogue direct avec le roi Mohammed VI, afin de préserver le bon état actuel des relations bilatérales entre les deux pays.

Par ailleurs, le désir de Sanchez de se rendre au Maroc tient également au rôle clé que Rabat joue dans la mise en œuvre de certaines décisions de politique étrangère espagnole, notamment en ce qui concerne l’immigration illégale, la lutte contre extrémisme et le terrorisme et le trafic de drogue.

Ce n’est donc pas un hasard si Sanchez a déclaré vendredi lors de sa conférence de presse au Guatemala que “le Maroc est d’une importance capitale pour l’Espagne, en particulier en termes de sécurité, d’immigration et de coopération économique”.

L’Espagne a, somme toute, besoin de renforcer sa coopération avec le Maroc en matière de migration, notamment après la fermeture définitive de la frontière italienne aux immigrants clandestins, faisant du sud de l’Espagne la principale porte d’entrée de ces derniers vers l’Europe. C’est pourquoi Madrid a récemment plaidé pour que l’Union européenne augmente son soutien financier à Rabat afin de l’aider à gérer efficacement les flux croissants d’immigration irrégulière.

Le Maroc joue également un rôle important dans l’économie espagnole en tant que premier partenaire économique de l’Espagne dans le monde arabe et en Afrique. Il est également le deuxième partenaire économique de ce pays en dehors de l’UE, après les États-Unis.

Après des décennies de concurrence avec la France, l’Espagne est devenue au cours des cinq dernières années le premier partenaire économique du Maroc, devançant la France qui occupait ce poste depuis plus de cinq décennies.

Outre la coopération en matière de sécurité entre les deux pays, les responsables espagnols s’efforcent de préserver et renforcer les acquis réalisés au cours des trois dernières décennies dans les relations économiques entre les pays.

Compte tenu du rôle de premier plan que le roi Mohammed VI joue dans la définition des orientations de la politique étrangère du Maroc, il n’y a pas de moyen plus sûr entre les mains du Premier ministre espagnol pour préserver les intérêts stratégiques de son pays avec le Maroc que de créer des canaux de communication et de dialogue avec le monarque marocain.