MAROC
23/03/2018 14h:57 CET | Actualisé 23/03/2018 15h:07 CET

Pourquoi la science a tant besoin des femmes (et comment les hommes peuvent y contribuer)

Un défi qui dépasse la seule question de l’égalité des genres.

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SCIENCES - Dans la très solennelle salle de conférence de l’Unesco, à Paris, c’est une cérémonie particulière qui se déroule ce 22 mars. Pour les 20 ans du programme Women in science, né en 1998 d’un partenariat entre la Fondation L’Oréal et l’Unesco, et qui depuis accorde des bourses et distingue chaque année des femmes émérites de la recherche scientifique aux quatre coins du monde, l’heure n’est pas seulement au bilan, mais à une décision qui dicte la vision des 20 prochaines années: continuer de soutenir, d’accompagner et d’impliquer les femmes dans différents champs de la recherche scientifique, en s’alliant le concours des hommes.

C’est Alexandra Palt, directrice de la Fondation L’Oréal, qui partage ce soir-là cette annonce attendue. Baptisée “Men for Women in science” (Les hommes pour les femmes dans la science), une charte réunit 25 hommes, 15 scientifiques français et 10 internationaux, qui s’engagent à faire en sorte que la représentativité féminine dans la recherche soit plus importante. Parmi eux, le mathématicien français Cedric Villani, le généticien Axel Kahn ou encore Mouin Hamze, directeur du CNRS-Liban. Entre autres objectifs: nommer des femmes à des postes de responsabilité, proposer davantage d’interventions publiques aux femmes scientifiques et leur permettre ainsi d’enrichir de leur vision la science. 

Une initiative à laquelle envisage de se joindre Abdelaziz Benjouad, Vice-président de la recherche et du développement à l’Université internationale de Rabat. “Je n’ai pas encore signé la charte mais je vais le faire, c’est une excellente chose!”, nous confie-t-il avec enthousiasme à l’issue de la cérémonie. Un enthousiasme que celui qui, par ailleurs, préside le jury régional Maghreb L’Oréal-Unesco, compte bien partager avec ses pairs au Maroc.

Bertrand Rindoff Petroff via Getty Images
Les lauréates et les International rising talents 2018 distinguées par le programme Women in science, entourant Audrey Azoulay, directrice générale de l'Unesco, et Jean-Paul Agon, président directeur général de L'Oréal, le 22 mars à Paris. 

Le Libanais Khaled Machaca, vice-doyen pour la recherche au Qatar de la Weill Cornell Medicine, a lui déjà signé la charte et nous explique pourquoi. Les têtes chercheuses ne doivent pas être exclusivement masculines, alerte-t-il, au risque d’entraver les avancées scientifiques. “Il est frustrant d’avoir à en parler tant il est naturel d’emprunter cette voie. Pourquoi voudrions-nous nous passer de la moitié du potentiel du cerveau que l’humanité a à sa disposition? La diversité de la pensée, qui inclut les deux genres, enrichit la science et notre approche de la science”, dit-il au HuffPost Maroc

La recherche a-t-elle aussi un sexe? 

Mais en quoi impliquer davantage de femmes dans la recherche permet-il de servir la science? La recherche et ses découvertes auraient-elles en définitive un sexe? Oui, à en croire une étude menée en 2017, qui révèle une forte corrélation entre le genre de l’auteur de la recherche menée, et l’attention portée au genre étudié, évitant ainsi des résultats biaisés par la non prise en compte d’une partie significative de la population. Oui également selon une étude espagnole menée auprès de 4277 entreprises, qui a permis de mettre en évidence le fait que la diversité assurée au sein d’équipes spécialisées en recherche et développement permettait de mettre sur le marché, de manière beaucoup plus significative, des innovations servant le bien commun. 

“On n’y pense pas forcément, mais on doit prendre conscience de cette importance et l’appliquer dans nos actions quotidiennes, mêmes les plus simples”, martèle Khaled Machaca. “Dans nos discussions avec les collègues, dans la manière d’aborder des candidatures, d’aborder des publications, dans notre façon de conseiller les femmes scientifiques... Le but de ce type de programme est justement de créer un déclic, pour que tous, nous soyons plus conscients de l’importance de changer ces habitudes.”

Même son de cloche du côté d’Annie Black, directrice générale adjointe de la Fondation L’Oréal. “Plus on a de diversité dans une équipe, plus elle sera performante. Mais la vision des femmes est aussi importante pour pouvoir répondre à des questions scientifiques”, dit-elle au HuffPost Maroc, citant en exemple des études menées il y a quelques années pour le développement de médicaments dans le domaine cardio-vasculaire. “Les tests avaient été menés sur des cellules masculines et des animaux mâles, au point d’en oublier la partie physiologique liée aux femmes”, regrette cette scientifique de formation.

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C’est désormais un travail de longue haleine qui s’annonce, et qui commence par se ”poser des questions très simples”, explique-t-elle. ”Est-ce que dans tel comité scientifique, il y a des femmes? Pour un prix scientifique mixte, est-ce que des femmes figurent parmi les candidatures? Dans une réunion, est-ce qu’il y a des femmes autour de la table? Si elles sont là, est-ce qu’elles ont pris la parole? Et si elles ne l’ont pas prise, penser à la leur donner... Voilà comment, petit à petit, on peut espérer créer un point de bascule”, espère Annie Black.

Sensibiliser, pas à pas 

Pour dépasser les préjugés, la sensibilisation revêt un rôle fondamental. Le grand public fait ainsi l’objet cette année d’une campagne de communication internationale à travers une exposition de photos et de courtes biographies des lauréates, dans 7 aéroports internationaux (Dubaï, Johannesburg, Londres, New York, Paris, Pékin et Sao Paulo), pour continuer de mettre en lumière les femmes distinguées par L’Oréal et l’Unesco et changer ainsi progressivement notre regard. 

Mais l’accompagnement ne se joue pas que sur la communication à grande échelle. Chacune des lauréates et des jeunes talents sont accompagnées, formées, conseillées, non pas aux sciences, mais aux techniques et outils issus du monde de l’entreprise. Management, gestion de carrière, conseils en communication, transmission de l’esprit de leadership... Autant d’enseignements transmis pour les aider à briser le plafond de verre, à gagner en visibilité, en assurance, ou encore tout simplement à se constituer un réseau, un réflexe traditionnellement plus masculin, à en croire Alexandra Palt. 

De nouveaux leviers en somme à actionner pour arriver à booster les chiffres qui, dans la recherche, n’ont pas tant bougé en 20 ans. Si à la fin des années 90, on comptait 26% de femmes dans le monde dédiées à la recherche, le chiffre aujourd’hui n’excède pas plus de 28%, souligne Annie Black. Lors d’une table ronde tenue à l’occasion de la cérémonie marquant les 20 ans passés et à venir du programme Women in Science, à la question “que reste-t-il encore à faire?”, Tebello Nyokong, chimiste sud-africaine distinguée par le prix en 2009 et considérée comme l’une des dix femmes d’Afrique les plus influentes dans le domaine scientifique, répond de manière lapidaire et facétieuse: ″Éduquer les hommes”. Si l’assistance rit et applaudit, le message ne semble pas moins parfaitement transmis.

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