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29/07/2019 15h:15 CET | Actualisé 29/07/2019 15h:15 CET

Pourquoi la génération Y est devenue trop exigeante envers elle-même

Une situation qui tient son origine dans la croyance mythologique en la méritocratie de nos sociétés néolibérales, qu’il est urgent de démystifier.

Caiaimage/Robert Daly via Getty Images

Alors que l’on a pris l’habitude de pointer du doigt les jeunes générations pour leur manque de valeurs, de courage ou d’engagement au travail, et ce à peu près depuis Socrate, il semblerait en réalité, et à l’inverse, que les nouvelles générations soient en train de devenir de plus en plus perfectionnistes. Une sommation à la réussite qui leur serait inculquée de plus en plus tôt et qui serait en train de créer un certain nombre de troubles psychiques chez les plus jeunes notamment.

C’est ce que révèle une étude réalisée entre 1989 et 2016, auprès de plus de 40.000 étudiants aux États-Unis et qui démontre que les jeunes générations fomentent des exigences de plus en plus irréalistes à leur propre égard, se fixant des objectifs de réussite scolaire, professionnelles et/ou de célébrité, qui mènent à de grandes déceptions et conséquentes “auto-flagellations”, lorsqu’ils ne sont pas en mesure de respecter ces normes qu’ils se sont auto-imposées.

Les jeunes générations disent sentir une certaine forme de perfectionnisme prescrit par la société, au travers des vies sublimées, des exemples exceptionnels de succès qu’on leur ostente sur les réseaux sociaux, ou via la narrative des séries Netflix. Le tout renforcé par l’individualisme croissant de nos sociétés, qui les met en porte-à-faux face à leurs propres échecs.

Ce combo explosif entrainerait chez les plus jeunes un sentiment continu d’insuffisance, provocant des crises d’anxiété et pouvant mener à la dépression. Une situation qui tient son origine dans la croyance mythologique en la méritocratie de nos sociétés néolibérales, qu’il est urgent de démystifier.

Une croyance en un monde juste 

Pour comprendre cette nouvelle génération il faut, tout d’abord, s’intéresser au corpus idéologique avec lequel elle a été bercée. Que l’on s’adresse à la génération Y ou Z, toutes deux ont grandi dans une domination de la pensée néolibérale, dans laquelle la logique du marché fait la loi et est censée récompenser les individus à hauteur de leur capacité à s’adapter continuellement à leur environnement. Une croyance en un marché équitable donc où l’accès aux opportunités serait à la portée de tout à chacun qui s’en donnerait les moyens.

Ce qui a eu pour principale conséquence de renforcer cette croyance simpliste en un monde juste, suivant laquelle on obtient ce que l’on mérite ou mérite ce que l’on obtient.

Un biais cognitif, originellement décrit par le psychologue social Melvin J. Lerner, ne tenant évidemment pas compte ni des déterminismes sociaux, ni des effets de classe, tout autant que de l’accaparation d’une part toujours plus importante des gains de productivité, exigé par le capital depuis les années 80. 

Car chez nous comme outre Atlantique, toutes les études démontrent que l’ascenseur social est bel et bien bloqué. L’effort au travail n’est plus corrélé avec la rémunération ou le niveau de vie auquel on peut aspirer. Et l’éducation désormais à deux vitesses (publique/privée) ne permet plus à chacun de disposer d’une égalité des chances, dans un marché de l’emploi où les opportunités permettant d’accéder à une qualité de vie supérieure se font rares. Ce qui menace désormais même jusqu’aux plus fortunés, en témoigne le scandale des pots-de-vin versés par certaines célébrités américaines pour faciliter l’admission de leurs enfants dans l’une des universités les plus prestigieuses du pays.

Une société devenue hyper productiviste

Face à ce catéchisme méritocratique néolibéral, les nouvelles générations se sont inconsciemment donc mises à s’auto-infliger une sommation à la productivité de tous les instants.

Que ce soit dans la popularisation du développement personnel, les formations que l’on s’auto finance, les activités sportives que l’on pratique pour rester en forme, les vidéos explicatives sur YouTube auxquelles on est abonnés, ou les séries que l’on regarde par peur de FOMO (La peur de rater quelque chose -FoMO-, acronyme de l’anglais fear of missing out, NDLR). On profite désormais de chaque instant pour réaliser des activités productives ou tout du moins censées pouvoir nous permettre d’accéder à une possible opportunité d’ascension sociale, et ce essentiellement par peur d’être dépassé, ou que nos compétences ne deviennent obsolètes sur le marché.

L’oisiveté prônée par la Grèce ancienne, et qui rend possible la détente mais aussi la créativité et la réflexion est aujourd’hui abandonnée par cette nouvelle génération assoiffée de réussite, qui se soupçonne à chaque instant de ne pas en faire assez. Et ce qu’importe si elle a passé une même soirée à s’informer sur la thermodynamique, la structure de l’écriture créative et songé un instant aux limites de l’existentialisme Sartrien, pendant qu’elle finissait un roman de Camus, comme il m’est encore arrivé de le faire hier soir.

Ce catéchisme méritocratique pèse sur chaque individu, rendu désormais responsable de sa réussite, de ses échecs et ce essentiellement parce qu’il a perdu le sens du collectif.

Une société devenue hyper-individualiste

Car comme le dit très bien le philosophe français Gilles Lipovetsky, ne pas être heureux dans la vie ou ne pas réussir à atteindre un certain niveau de succès professionnel est aujourd’hui devenu comme une raison de culpabiliser, un indice de mauvais choix et d’une vie ratée. 

Nous sommes en effet de plus en plus amenés à considérer notre existence d’un point de vue individuel et non plus collectif. Le travail, par exemple, est devenu progressivement une affaire de projets personnels ou d’entrepreneuriat. L’éducation, une affaire de compétences individuelles et de talents personnels. La santé, une affaire d’habitudes et d’hygiène de vie. L’amour, d’affinités interpersonnelles et de compatibilité.

Ainsi, il n’est pas étonnant que face à l’adversité, mis sous pression par l’étau de la réussite scolaire, la menace du chômage ou face à la comparaison permanente à laquelle nous contraignent les réseaux sociaux, les jeunes générations recherchent désormais individuellement des solutions à leur propres problèmes sans songer un seul instant que ceux-ci peuvent ne pas dépendre uniquement d’eux-mêmes, et quitte à ce que ce succès qu’ils recherchent se fasse au détriment d’autrui. 

Un nouveau biais cognitif créé par des décennies de contenus médiatiques, politiques et culturels idéologisant, fort influencé par la croyance absurde et très américaine dans l’aptitude de l’individu à l’auto-détermination, et qui nous a rendu vulnérables à un raisonnement individualiste responsabilisant périlleux.

Recherche d’authenticité et culte de l’exceptionnel

Avec l’avènement de la domination culturelle venue d’outre Atlantique, les moyens de communication de masse mis à son service ont depuis une trentaine d’années cimenté le culte de la célébrité, nous ayant converti en une génération d’admirateurs fanatiques, ce qui est également à l’origine des souffrances que témoignent les nouvelles générations.

On nous a, en effet, donné en pâture des rêves narcissiques de gloire et de renommée, encourageant l’anonyme à s’identifier aux gens célèbres, à vouloir posséder toujours plus que les autres, à haïr le “troupeau” comme le dit très bien Christopher Lasch, dans La Culture du narcissisme, et lui rendant ainsi difficilement tolérable la banalité de l’existence quotidienne.

Une réalité aujourd’hui devenue exponentielle avec l’avènement des réseaux sociaux, et l’opulence notamment de ces célébrités à qui l’on donne tout pour pouvoir frustrer le plus grand nombre.

On nous inonde d’exemples de succès pro et perso inaccessibles, on nous dit qu’il ne dépend que de nous d’accéder à la même destinée d’exception, que la solution est en nous, il faut la vouloir cette réussite. Si on n’y parvient pas, alors c’est sûrement parce que l’on ne s’en donne pas assez les moyens.

Il suffit de balayer son feed Instagram pour se rendre compte qu’aujourd’hui tout le monde s’efforce de se montrer le plus heureux possible. Photos retouchées, productions audiovisuelles professionnelles, codes statutaires, tout est fait pour donner envie et rendre envieux de son bonheur. “Happy” est devenu le “new chic”, et ce sont les nouvelles générations qui en payent la facture.

Pour une école de la pensée critique

Si les jeunes générations sont devenues si perfectionnistes et semblent souffrir autant de leur possible insuffisance face aux exigences du “marché”, pour contrer ce sentiment il semble indispensable de développer un sens critique envers cette organisation de notre société, à l’origine de ces souffrances, et non pas contre soi-même.

Car il faudrait ne pas avoir lu Bourdieu, s’asseoir sur des décennies de psychanalyse, de philosophie, de sociologie qui mettent en évidence la puissance des déterminismes établissant un lien de causalité direct entre les conditions sociales et l’aptitude de chacun à s’en satisfaire.

La réussite personnelle ou professionnelle, n’est pas aisément et également accessible à tous. L’appartenance de classe, le genre, la couleur de peau, la race, la nationalité, le capital financier et symbolique hérité, et les effets de castes génèrent des disparités, des inégalités de statut et de pouvoir qui influent de façon très significative sur le bien-être individuel.

Ces différences structurelles affectent spectaculairement l’accès aux soins, la trajectoire éducative et professionnelle, les conditions de vie au quotidien, l’avenir des enfants et même les taux de mortalité, comme l’explique très bien Eva Illouz dans son livre Happycratie.

L’idée même de succès que l’on nous ostente sur les réseaux sociaux doit être elle aussi déconstruite.

La réussite matérielle ou artistique que les principaux influenceurs arborent au quotidien cache en réalité tout un ensemble de propulseurs sociaux (études financées, socle culturel, codes de distinction sociale…) qui s’acquièrent quasi exclusivement par l’héritage et qui permettent de séparer plus facilement l’élite de la populace, comme le démontre Elizabeth Currid-Halkett, dans The Sum of Small Things

Enfin, en feignant une authenticité spontanée et en entretenant cette illusion que chacun peut parvenir au même niveau de réussite ou devenir célèbre/riche du jour au lendemain, on accroit le stress ressenti par ces millions de jeunes, qui vivent dans la peur d’être en train de passer à côté d’opportunités dont il semblerait qu’ils ne soient pas capables de les saisir. 

Tout un ensemble d’idéologies et de biais cognitifs qu’une école repensée devrait pouvoir apprendre aux nouvelles générations à décrypter, pour mieux s’en défendre, et qu’il est urgent d’appeler de nos vœux.

Ce billet de blog a initialement été publié sur le HuffPost France.