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25/04/2019 15h:50 CET | Actualisé 25/04/2019 15h:50 CET

Pourquoi ils doivent tous partir ?

Reuters

Tout d’abord, nous avons délibérément préféré entamer ce papier par une interrogation pour savoir tout du moins pourquoi, les Algériens ne cessent de répéter inlassablement : “Rhouhou gae”. Cet accouplement d’un verbe intransitif et d’un adjectif ou adverbe dénote une position ferme en politique de la part d’une population lassée par les égarements d’un régime.

Nous voulons par là, analyser le rejet du régime par le discours d’autant que la pratique du boycott n’a pas encore eu tous ses effets sur le pouvoir en place.

Au vu des caractéristiques du Hirak, on constate que l’usage de l’impératif comme impulsion d’un mot d’ordre général est une pratique courante chez les manifestants algériens. Néanmoins, il semble que la répétition du même mot d’ordre reflète l’état d’esprit de la population qui rejette massivement le système politique existant.

A première vue, le tempo hebdomadaire du vendredi de la manifestation est dans une large mesure rythmé par les prises de position de l’armée. Il l’est par ailleurs secondairement par une équipe gouvernementale imposée de force pour maintenir le statuquo hérité de l’ère Bouteflika. Dans l’entre jeu politique du moment et si nous considérons que le gouvernement Bedoui en termes de force politique réelle ne représente presque rien, les rivalités se sont déplacées non pas dans un face à face Armée-Société mais entre le légalisme institutionnel et l’illégalisme des hommes de l’ombre.

A ce titre, une question se pose, est-il utile pour le Hirak de conditionner son avenir dans une querelle de personnes qui à première vue, oppose les généraux Gaid Salah et Toufik. Il est dommageable de limiter le champ de la discorde à deux personnages alors que pour le Hirak au nom du peuple, il a tout à gagner en engageant un débat avec l’armée algérienne. Il se dit que la plupart des commentateurs algériens usent d’une rhétorique de la louange pour faire valoir un accompagnement du mouvement populaire par l’armée.

Sur ce point précis, nous ne savons pas au juste que veut le chef d’Etat Major qui tient absolument à l’article 102 de la constitution qui est par ailleurs rejeté massivement par la population. Mis à part, les modes d’expression des locuteurs algériens, la sollicitation de l’armée par quelques animateurs du mouvement semble indiquer une nouvelle fois non pas un accompagnement de la transition mais un recours qui peut déboucher sur des malentendus comme par le passé.

Ce risque existe bel et bien et le minimiser conduira inévitablement à l’exercice du pouvoir par les Généraux. La dernière prise de position du chef de l‘état major général est un plus explicite envers l’ancien premier responsable de DRS. Toutefois, cette passe d’armes entre deux généraux ne doit pas cacher la réalité du pouvoir algérien.

Après la mise à l’écart d’une partie du clan présidentiel, beaucoup de son entourage occupent des places importantes au sein des institutions de l’Etat algérien. Et c’est avec raison que les manifestants algériens désignent par leurs noms les généraux qui doivent partir. Il clair que le dégagisme prôné par les Algériens n’épargne ni Gaid Salah ni Toufik, tel est en tout cas le slogan affiché par une pancarte soulevée par un manifestant.

Du coup, les agissements de quelques personnalités algériennes et parmi elles les chefs de partis de “l’opposition” posent problème en terme de représentativité du mouvement. Certes, le mouvement n’arrive pas à élaborer une feuille de route consensuelle ni à désigner ses propres représentants mais cela ne doit être un obstacle à l’entame des discussions avec le pouvoir réel.

A ce stade du mouvement, il se dégage une multitude positions qui hélas ne permettent pas pour le moment d’entrevoir une sortie de crise. Si la population veut coute que coute se débarrasser du régime, les différents intermédiaires se posent en interlocuteurs usurpateurs de la volonté populaire.

A ce titre, ils n’ont été ni élus ni désignés par quiconque pour pouvoir parler au nom du mouvement. Malencontreusement, ils n’ont aucune légitimité pour prétendre faire de la médiation entre la population et le pouvoir. Par contre, des noms bien connus du mouvement sont aptes à engager des discussions avec le pouvoir réel.

C’est à notre sens, le seul lieu commun d’une rencontre entre la Rue et l’Etat. Une fois que le parasitisme de quelques uns est dénoncé, il est adéquat de mettre en rapport, le dégagisme intégral comme demande de la population et les perspectives d’un accompagnement par l’armée. S’il faut rappeler pourquoi le peuple algérien ne veut plus du régime du FLN, il aisé de faire l’inventaire des promesses non tenues qui ont de tout temps masqué les médiocres réalisations des différentes équipes gouvernementales qui se sont succédées depuis 1962 à ce jour.

Généralement, la plupart des spécialistes de l’Algérie donnent des appréciations négatives en tout cas par rapport aux aspirations de la population, en matière d’éducation, de la santé, du logement et des transports, etc. N’en parlant pas de toutes les formes de fanfaronnades ridicules qui un temps, faisaient de l’Algérien l’équivalent du Japonais, ou encore ces derniers temps, un secrétaire du FLN ose dire que la vie en Algérie à l’entendre, est meilleure qu’en Suède.

Au passage, nous ne pouvons ne pas citer en exemple, la corruption généralisée de l’administration qui soumet l’Algérien aux sollicitations les plus exécrables. Le déni de droit est une pratique courante et les passe-droits sont constamment utilisés pour tout service rendu. Et comme le ridicule ne tue pas, pour tout acte administratif, on assiste au grand souk des interventions. C’est une généralisation des services contre services rendus. Sans commentaire, ça se passe partout, dans les mairies, dans les hôpitaux, à la douane ... etc.

Désespérément, l’Algérien utilise toute une gamme de stratagèmes pour obtenir un service quelconque. Le mot utilisé est “Maarifa” (népotisme), c’est-à-dire une connaissance qui sert de tremplin à la mansuétude. En ce sens, la bureaucratie de l’administration n’est pas qu’une simple entrave à l’application du règlement en vigueur mais elle est la cause principale de l’enchainement causal du patrimonialisme comme fondement de l’Etat.

On confond le bien public avec les biens personnels. Tout fonctionnaire s’approprie même symboliquement le pouvoir de décider par le jeu de l’intermédiation pour faire bonne figure dans les rouages de l’Etat. La symbolique du pouvoir est incontournable dans le jeu de l’intermédiation. C’est un phénomène bien connu des sociologues et pourtant, il dépasse le cadre social pour investir tous les niveaux de l’administration.

Dans le système bureaucratique algérien, la pesanteur des liens sociaux déplace les relations de dépendance en un sens matrimonial, du privé vers le public. Ici apparait une confusion des genres du comportement qui amalgame le privé et le public. C’est tout un système qui est échafaudé par un renforcement par l’effet de l’intermédiation, des liens de clientèle.

A vrai dire, il ne s’agit pas des relations classiques du patron et du client qui sont mis à l’œuvre mais un enchevêtrement complexe des relations humaines. Dans une sorte de fiction, les relations de dépendance débouchent sur des postures avilissantes envers l’administration et du même coup, elles renforcent le pouvoir symbolique des subalternes. Comme on le voit, il ne s’agit pas du schéma classique du clientélisme patrimonial mais du cadre complexe du patriarcalisme sophistiqué.

Dans ce système, on n’a pas affaire seulement au pouvoir du Président de la République qui s’adjuge tous les droits de propriété de l’Etat pour en faire une affaire privé. On rappelle que lors de l’invitation lancée à un joueur français qui est d’origine algérienne, le président Bouteflika tout en utilisant les moyens de l’Etat, à considéré que c’est une affaire familiale. En ce temps là, nous avons dénoncé avec vigueur cette pratique déloyale envers un grand footballeur algérien qui parce qu’il a pris fait et cause pour la révolution s’est opposé à cette invitation mobilisatrice de grands moyens de l’Etat algérien.

Un autre cas illustre la déviation des règles de conduite du fonctionnaire zélé lorsqu’un agent de la police des frontières se transforme en porteur de valises devant tous les passagers parce qu’il on veut faire plaisir à un cousin ou à un ami et du même coup, il montre qu’il a un rôle imminent dans l’organisation qui l’emploie.

Un acte bénin dira-t-on mais quand même, ces agissements en disent long sur le degré de responsabilité de la fonction publique. A travers tous ces exemples, nous pensons que le système du patriacalisme sophistiqué est le phénomène le plus approprié qui régit les relations Etat-Société-Algérie. Il est le cadre où se déroule l’enchevêtrement des relations et des fonctions sociales des individus ou des groupes qu’ils représentent. Il n’est ni le système bureaucratique tout kafkaien qu’il est, ni du ressort du seul clientélisme.

Pour toute ces raisons, analyser la relation Etat et société en Algérie revient à délimiter les degrés de la responsabilité et de la dépendance envers un système corrompu. A l’écoute de la foule, il y a lieu de s’étonner de la prise de position de quelques personnes. On passe facilement chez les locuteurs algériens des doléances individuelles à des accusations tendancieuses qui embarrassent faute de preuves, les hommes du droit.

Le on-dit fait fureur à tel point que des fois, il ne s’agit ni plus ni moins que de calomnies. Comme on est dans l’impossibilité de faire l’inventaire de toutes les formes de corruption, il revient à graduer les délits dans le cadre de la loi pour éliminer les comportements délictueux. A tel point que l’enjeu n’est pas de changer les comportements des citoyens algériens mais de mettre sur pied une gouvernance de l’administration basée sur les règles strictes en matière de droit et de devoir.

La définition d’une telle gouvernance est aux antipodes du despotisme de la régence qui dépouille le citoyen de tous ses droits. Ainsi, l’introduction d’une telle forme de gouvernement peut contribuer à transformer la société algérienne. Certes, il ne s’agit pas de la cité idéale des philosophes ou des théologiens mais de dynamiser une société plus ouverte et moins dépendante de l’Etat.

Si le jeu vaut la chandelle, il est impératif de mettre de coté les incriminations injustifiées. A ce jour, les slogans des manifestants désignent avec droiture, les responsables de l’impasse algérienne. Si cette impasse est due principalement à la mal gouvernance, tous les faits de corruption, de détournement des biens publics, du déni de justice (Hogra) doivent être combattus. Il ne s’agit pas de régler des comptes mais de traduire en justice les hommes et les femmes responsables du fiasco.

Si justice il y a, elle doit tout d’abord conquérir son autonomie vis-à-vis du pouvoir politique afin de pouvoir juger en toute sérénité les faits incriminés. Ces faits sont tellement connus par la population qu’il suffit d’élaborer une charte morale inhérente à toute acquisition pour débusquer les mal-acquis. Cette charte doit s’adosser à la fourniture des preuves matérielles qui généralement sont maquillées dans la déclaration des biens par les responsables politiques.

A tel point qu’un ancien secrétaire du FLN s’est adjugé un appartement dans un quartier chic parisien d’une valeur de valeur de 300.000 euros l’équivalent de plus 300.000.000 de dinars algériens. Sans fournir aucune preuve, il se dit qu’il a fait fortune en faisant du commerce. Bien, dans ce cas-là, il est aisé de fournir les documents comptables de cette activité lucrative pour justifier l’acquisition de ce bien qui rappelons-le, a été une des conditions prescrites par les autorités françaises pour l’obtention d’un titre de séjour en France.

Bien entendu, le statut de secrétaire d’un parti de gouvernement a donc contribué à faciliter l’acquisition des titres de séjours à toute la famille de l’ancien secrétaire du FLN. Malheureusement, à ce jour, on ne connait pas toutes accointances politiques des deux parties française et algérienne réunies.

Ces gens-là qui se disent patriotes sont les premiers à se compromettre avec les puissances étrangères. Ils ont tous issus de la classe dirigeante et à de rares exceptions, ils ont presque tous, une autre nationalité étrangère. En tant que de donneurs de leçon, ils ne cessent d’affirmer leur attachement à la patrie alors qu’ils sont prêts à fournir assistance au premier conquérant.

Sur ce point précis, la “vox populi” a bien raison de dénoncer les agissements de la classe compradore. Par la même, elle démystifie les nationalistes de la dernière heure qui ont pris le pays en otage. Pire, tels des vampires, ils sucent le sang de leur proie. En effet, le principal mot d’ordre du dégagisme qui s’accouple à“Trouhou gae” est Barakat. Ce mot comporte en soi, le ras bol de la population et l’impatience de voir les choses changer en Algérie. La force des mots traduit la volonté inébranlable d’en finir avec le système.

Cela coince encore mais ne perdons pas confiance.