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16/07/2014 09h:16 CET | Actualisé 15/09/2014 06h:12 CET

Pourquoi il faut changer notre rapport à la politique

La politique est du point de vue des dictionnaires ce qui est relatif aux affaires publiques, soit une démarche qui accompagne les citoyens dans la gestion de leurs vies dans la cité... Les revendications exprimées par les multitudes en effervescence et les facteurs déclenchants des poussées émeutières invitent à la certitude qu'il existe, à la base une relation de causalité directe entre les problèmes socio-économiques et la radicalisation des mouvements protestataires.

La politique est du point de vue des dictionnaires ce qui est relatif aux affaires publiques, soit une démarche qui accompagne les citoyens dans la gestion de leurs vies dans la cité. De ce point de vue, et pour ce qui concerne en propre notre pays, les démarches et les actions contribuant à divers degrés à renforcer la place du citoyen dans la vie des collectivités et à favoriser la citoyenneté sont très souvent passées au second plan du fait d'un ordre de priorité politique qui les considère pas comme une priorité. Elles sont pourtant identifiées, dans de nombreuses enquêtes, comme des insuffisances qui participent à la rupture du dialogue entre les pouvoirs publics et les citoyens et partant au déclenchement de réactions violentes. La distribution des logements, l'octroi des emplois, les difficultés d'approvisionnement en eau potable et le déficit en équipements collectifs apparaissent comme autant de raisons de crises que la médiation incompétente, insuffisante ou carrément absente est incapable de résoudre ou d'en désamorcer les charges de violence. Il est en effet démontré que plus de 90% des réactions violentes des populations auraient pu être évitées si des discussions, voire même une simple audience de la part d'un responsable, avait eu lieu.

Les revendications exprimées par les multitudes en effervescence et les facteurs déclenchants des poussées émeutières invitent à la certitude qu'il existe, à la base une relation de causalité directe entre les problèmes socio-économiques et la radicalisation des mouvements protestataires. Cette relation est validée par l'observation des faits au point où elle apparaît comme une évidence et pour tout le monde. Les médias établis, les experts consultés et jusqu'aux décideurs de haut niveau s'y laissent prendre, qui reprennent cette thèse, lui conférant de la sorte l'envergure d'une vérité scientifique qui met en équation les relations administrateurs/administrés dans un paradigme violent qui ne tolère aucun espace d'intermédiation...

La représentation dominante est la suivante: La vie quotidienne dans les espaces urbains et suburbains met en présence d'une part des populations qui vivent une situation difficile (chômage, problème de logement, coût de la vie, pénurie d'eau, problèmes de communication) et qui, d'autre part, fonctionnent souvent avec des normes contraires au droit pénal (économie informelle, délinquance, trafic de drogue, commerce illégal...) face à des institutions et des forces de l'ordre chargées de réprimer ces activités délictueuses.

Au quotidien, il n'est que de se rendre dans n'importe quelle administration, et plus particulièrement celles qui offrent un grand nombre de prestations au public et qui sont soumises à une forte tension, pour le constater. Les améliorations notables qui ont été apportées restent limitées à l'état civil.

Plusieurs mesures réglementaires liées à l'amélioration des relations entre l'administration et les administrés et plus récemment l'appel à l'intégration de la démocratie participative dans la gestion des collectivités locales ont été envisagées pour tenter d'esquisser une forme de médiation sociale. Toutefois, la réalité est loin de concrétiser, sur le terrain, un discours politique qui prétend faire participer le citoyen à la gestion de son espace.

La relation entre le citoyen et les pouvoirs publics apparaît, aux yeux de nombreuses parties prenantes, comme un conflit structurel et permanent. À cela il faut associer une perception que les populations partagent et qui est basée sur une vision du monde organisée par une auto représentation centrale d'abandonnés et de méprisés (mahgourine) et par une théorie de l'État prédateur (dirigeants et institutions corrompus), qui les enferment dans un rôle ontologique d'exclus, de marginalisés et de victimes. Ce point de vue, manichéiste et réducteur, alimente chez le plus gros des citoyens une image négative de l'État et de ses démembrements et nourrit un potentiel de protestation sociale. Tout comme il conforte, dans l'esprit d'un très grand nombre de décideurs, une déviance à l'égard du "peuple" qu'ils considèrent comme une masse d'assistés, individualistes, corruptibles et sans réelle conscience politique.

Les raisons qui sont à la base de cette situation sont multiples. Elles sont liées à notre histoire coloniale et à nos 50 ans d'indépendance. Elles se résument dans la manière dont nous percevons l'activité politique, le plus souvent comme une action plus intellectuelle que pratique et plus savante que profane. Même si, aujourd'hui elle est nourrie d'opportunisme et de prédation de la rente. Les pouvoirs dominants, que cela soit le colonialisme ou celui qui a dirigé l'Algérie indépendante, ont empêché que la politique s'enracine dans la rue. Une élite, réduite à des individus ou groupes, identifiée, aux effets indésirables très souvent "atténués" est plus gérable aussi bien du point de vue de la violence que de la médiation.

Dès lors, la politique apparaît comme une activité réservée à une élite, confinée dans des espaces délimités et partant non accessibles aux citoyens lambda, celui qui peut être en a le plus besoin dans sa vie de tous les jours. Assimilée aux partis, à un discours politique structuré dont il faut avoir maîtrisé tous les arcanes pour pouvoir s'en servir, l'activité politique reste dans notre pays dans sa forme la plus ancienne, tant elle n'est pas arrivée à muter vers une réelle activité dans la cité et qui traite des affaires quotidiennes de la cité.

Cette absence d'évolution vers une réelle démocratie marginalise l'activité politique dans sa configuration la plus "sensible" au détriment d'une action politicienne dont les ressorts échappent à l'écrasante majorité des citoyens, qui les décrient quand ils sentent l'opportunisme et la corruption. L'absence de cette activité politique au quotidien, locale, de proximité, proche des préoccupations des citoyens est aussi une des causes du déclenchement de la violence. Cette situation est due à l'inexistante d'une médiation sociale de terrain, qui serait exercée par les élus et la société civile en tant qu'ils sont mandatés par leurs électeurs et reconnus par l'administration parce qu'elle est au service des citoyens.

Le fait est que les préjugés ont la vie dure, la politique et les politiciens restent enfermées dans des grands centres et dans des cercles relativement étroits. Ce fait un des premiers préjugés à éliminer en mettant en place les moyens d'une participation effective des populations à la gestion de leur commune.

Pour illustrer cette situation, nous noterons que les citoyens ne sont pas nombreux à connaître le nom de leurs maires, 56,5% en moyenne nationale. Cela confirme que le pouvoir local n'intéresse qu'une partie de la population.

La défiance est générale. Mais sur la toile de fond de cette défiance on note que l'image de l'État (confiance dans le Wali) est meilleure que celle des élus (confiance au maire), ce qui corrobore l'idée que les citoyens en général n'intègrent la notion de contre pouvoir dévolue aux élus et les considèrent en général comme une sorte d'annexe du pouvoir. Tout comme, obéissant au principe de réalité, ils estiment que la latitude de manoeuvre des élus est réduite à la portion congrue.

Aujourd'hui, les pouvoirs publics admettent qu'il existe de grandes défaillances en matière de communication avec les citoyens. Le terme de "gouvernance", quels que soient les réserves attachés à ses multiples sens, est désormais largement utilisé dans les documents officiels et le souci d'améliorer la communication apparaît sinon comme un moyen, du moins comme une nécessité pour combler le fossé qui existe entre l'administration et les citoyens.

Au plan pratique, il n'existe pas de réelle médiation sociale parce que celle-ci exige une politique concrète et des instruments. Elle suppose une ressource formée, que celle si soient issue du personnel politiques (membres d'associations, de partis et d'élus) et de fonctionnaires - la fonction de médiateur se professionnalise aussi de plus en plus.

Enfin, la médiation renvoie à une série de mesures. Les unes liées aux comportements de l'administration à l'égard des citoyens et du respect des règles, les autres liées à la place des organisations citoyennes, fussent elles politiques, dans la vie économique, sociale et culturelle. Une telle perspective exige par conséquent une présence active des partis politiques dans la conduite du changement qui devra se traduire par des mesures qui sont largement connues de tout acteur politique, économique, et social et par les citoyens un peu soucieux de la vie politique. Elles sont largement enseignées dans les facultés et les centres de formation de l'administration. Elles consistent en une nouvelle conception de la décentralisation sous-tendue par l'idée de libre administration des collectivités locales sous le double contrôle de l'État et des juridictions. Le représentant de l'État jouera d'une part, un rôle d'arbitre et de médiation en vue de garantir le libre exercice des libertés publiques et d'autre part, il veillera au respect du principe de l'autorité du droit et de son application de façon égale par l'ensemble des acteurs. La notion de tutelle devra laisser place à la notion de "régulation" par le droit et la justice.

Elles supposent des mécanismes de lutte contre la corruption et notamment par l'adoption de procédures transparentes pour toutes les activités où l'État et les collectivités locales sont directement impliqués (logement, foncier, emploi, crédit et aides, marchés publics...). Les décisions intéressant les citoyens doivent être prises en toute transparence, selon des règles affichées et connues de tous avec des possibilités de recours organisés.

La tâche est immense. Elle suppose que soient réformés tous les rapports à la politique et tous les réflexes qui ont été installés et renforcés par des décennies de pratiques non démocratiques.