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13/08/2018 08h:47 CET | Actualisé 13/08/2018 08h:47 CET

Pourquoi faut-il manifester le 13 Août?

Ce rapport n’a ni force de loi, ni force de projet de loi. Il a l’ambition du débat. Il ne fait que recommander des avancées en matière d’égalité et de libertéd.

Thierry Monasse via Getty Images
Le 13 Août 2018 à 18h ,devant le théâtre municipal de Tunis, aura lieu une manifestation pour soutenir le rapport de la commission des libertés individuelles et de l’égalité.

Au début du XXème siècle, John Logie Baird , un ingénieur écossais, fut le premier à diffuser une retransmission télévisuelle en couleur. En 1901, le photographe Edward Turner avait tourné le premier court métrage en couleur.

Ces deux évènements ont révolutionné le milieu de l’audiovisuel puisqu’ils ont ouvert la porte à une diversité sans précédent et à des possibilités créatives innombrables. Ce n’est pas pour autant qu’on a arrêté d’utiliser les télévisions en noir et blanc du jour au lendemain, et ce n’est pas pour autant que les réalisateurs se sont mis à produire des films exclusivement en couleur. Bien au contraire, plusieurs cinéastes ont résisté à ce mouvement et étaient déterminés à réaliser leurs œuvres dans des nuances monochromes parce qu’ils trouvaient cela plus esthétique. Ils ont surtout fait le choix de refuser cette évolution pour eux-mêmes et de respecter le choix de leurs confrères et consœurs de suivre ce mouvement.

Ainsi, la liberté est un éventail qui offre une palette de choix et de possibilités dans le respect de la liberté de l’autre. Être libre c’est choisir de profiter de cette liberté mais c’est aussi pouvoir s’en priver. Comme le dit l’adage “qui peut le plus, peut le moins”, l’essentiel est de choisir pour soi, jamais pour les autres. Ne pas contraindre, ne pas enjoindre et ne pas imposer ses propres choix aux autres. La loi intervient pour organiser la vie en société et pour préserver la paix sociale. Elle est seule garante de cette limite appelée “l’ordre public”. Une barre en dessous de laquelle on ne descend pas. La loi n’est pas contraire à la liberté, ou du moins, elle ne devrait pas l’être. C’est ce qu’explique si bien le philosophe Raphael Enthoven dans “la morale de l’info sur Europe1.

À Tunis, Le 11 aout 2018, à la place de Bardo, quelques milliers de citoyens sont descendus pour dire “NON!” à la vie en couleur, pour eux mais surtout pour les autres. On les appellera “les liberticides”, ceux qui sont contre les libertés individuelles, ceux qui manifestent contre leurs droits mais aussi contre les droits des autres. Ces manifestations sont organisées pour répondre à une initiative présidentielle de rendre compatibles les lois et les normes internes à la constitution tunisienne de 2014 et les conventions internationales ratifiées par la Tunisie relatives à l’égalité et aux libertés individuelles. À l’aune du 13 août, journée de la commémoration de la date de la promulgation du code du statut personnel, une allocution du président de la république est attendue pour connaitre la suite qu’il souhaite donner au rapport de la commission des libertés individuelles et de l’égalité, communiqué à la présidence le 08 juin 2018.

Ce rapport propose de réformer, d’éclaircir et d’abroger des normes internes contraires à la norme suprême qu’est la constitution. Il propose notamment de promulguer de nouvelles lois consacrant les libertés individuelles, préservant la vie privée , protégeant l’intégrité physique des citoyens, établissant l’égalité entre les hommes et les femmes et sanctionnant toute discrimination fondée sur le genre, la race et la religion. La commission propose, le président dispose.

Ce rapport n’a ni force de loi, ni force de projet de loi. Il a l’ambition du débat. Il ne fait que recommander des avancées en matière d’égalité et de libertés. Libre au président de la République et à son gouvernement d’introduire dans ce sens un projet qui sera débattu à l’Assemblée des représentants du peuple. Cependant, avant le débat, il y’a un débat, ou plutôt un non-débat, un débat d’un non-débat, une volonté de laisser ce rapport dans les tiroirs, une lettre morte. C’est une manière de priver les citoyens tunisiens non seulement d’un débat de fond sur les compromis politiques faits au sein de l’assemblée constituante en 2014, mais en plus, de laisser des normes liberticides et discriminatoires en contravention avec la constitution et les conventions internationales. Par ailleurs, manifester contre le rapport de la commission (COLIBE) c’est faire obstacle à la construction d’un Etat de Droit où les règles juridiques sont cohérentes et intelligibles.

Mis à part les enjeux d’envergure nationale du sort de ce rapport, il y’a un impact direct sur la vie des citoyens tunisiens, notamment sur les minorités sexuelles et religieuses, sur les catégories vulnérables tels que les citoyens dits “racisés” victimes de délit de faciès, sur la progéniture née en dehors du cadre du mariage, sur la vie d’hommes et de femmes qui assument des responsabilités au sein de la famille d’une manière inégalitaire.

Ne pas manifester le 13 août c’est cautionner les injustices, abolir des possibilités, réprimer la diversité, et continuer à vivre dans l’hypocrisie vis à vis d’une réalité qu’on refuse de regarder en face. Ne pas manifester c’est dire “oui!” Aux menaces de mort, à la violence, au refus de la différence, à l’intolérance, au racisme et à la xénophobie. Ne pas manifester le 13 août, c’est refuser le débat et en l’absence de débat, on tue la démocratie.

Ne pas manifester, c’est condamner tous les tunisiens à vivre en noir et blanc.

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