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13/02/2019 11h:42 CET | Actualisé 13/02/2019 11h:42 CET

Pourquoi faut-il lire Mohammed Mebtoul ?

A propos de “Algérie : La citoyenneté impossible ?”, essai paru aux éditions Koukou, Algérie, 2018

A l’occasion de leur travail de terrain, j’avais accompagné les étudiants en master “d’anthropologie des espaces urbains”[1] dans une “expédition” qui avait duré une dizaine de jours, dans l’un des quartiers spontanés gravitant autour de la ville d’Oran: le bidonville de Sidi l’Khiar qui est une insignifiante portion de l’imposant quartier d’Ain El Beida.

Les étudiants et moi-même avons eu quelques échanges d’une rare pertinence avec les occupants du lieu. Il serait trop long de faire, ici, la restitution de l’exploration et je me contenterai pour servir ce texte de citer quelques bribes d’une discussion que nous avons eue avec un habitant, à propos d’une décharge qui s’était formée, à l’image du quartier, de manière spontanée.

“Cela ne vous gêne-t-il pas qu’une décharge sauvage soit le prolongement de votre baraque ?”, avait questionné l’un des étudiants qui n’arrivait pas à intégrer l’idée qu’on puisse vivre ainsi au milieu des détritus. “Gêner ? C’est un bien faible mot à côté de ce que cette décharge nous fait endurer, elle nous rend malade… Pas la peine que je vous énumère toutes les allergies dont souffrent les riverains, je vous laisse le soin de les imaginer. Les autorité sont été alertées des conditions que nous vivons à coup de missives et de sit-in. Nous ne leur demandons même pas de nous reloger, nous réclamons seulement qu’on nous installe des bennes !”.

“L’installation de bennes, ce n’est pourtant pas grand-chose… pourquoi ça tarde à se concrétiser ?! S’était étonné un autre étudiant”.

Le sourire en coin, l’habitant s’était retourné vers l’étudiant pour être certain qu’il ne ratera rien de sa réponse : “Eh bien, voyez-vous mon jeune ami, aussi longtemps que le gourbi restera dénué de bennes à ordures, il n’est le problème de personne, il n’existe pas… nous n’existons pas. Aussi ironique que cela puisse paraitre, notre existence (aux yeux de l’administration) est liée à la seule présence de quelques bacs estampillé APC d’Ain El Beida !”

Terrible est ce sentiment d’avoir le sors lié à la présence ou non de bennes à ordure. Mais au-delà de l’empathie, de l’affect, de la tristesse qui nous envahit face à un tel “drame”, quelle leçon peut-on tirer de ce que le bidonvillois de Sidi l’Khiar nous a livré ? A l’époque je n’en savais rien. J’avais consigné, négligemment à dire vrai, ces propos sur un calepin sans savoir vraiment si un jour j’en aurais besoin. Il y a aussi le fait que des éléments manquaient encore pour que je puisse porter sur ce discours un quelconque regard critique ou bien de lui prodiguer un quel qu’autre traitement objectif.

C’est à la lecture du livre de Mebtoul que les paroles de cet habitant ont pu recouvrir tout leur sens. Il s’agissait là d’une “vaine quête de citoyenneté”. “Nous sommes de simples spectateurs dans la construction de la “cité” politique, écrit Mebtoul. Nous lui sommes extérieurs. Etrangers à la cité qui se fait et se défait sans nous […]” (p.44).

Comme c’est le cas de milliers d’habitants des bidonvilles, le statut de citoyen est refusé à cet occupant de Sidi l’Khiar. Toutefois une question mérite d’être posée : qu’est-ce qui fait le citoyen ? S’éloignant des définitions normatives ayant une portée globale tel que cela se fait dans les sciences juridiques et politiques, Mebtoul tente de fournir à ce vocable un contenu qui soit en adéquation avec ce qu’il a pu observer dans les différents champs sociaux (structures de santé, entreprises, université, etc.).

Ainsi écrit-il, “la citoyenneté se révèle dans la manière de faire et de dire des personnes par rapport à soi et par rapport aux autres” (p.14). Elle demeure active et se manifeste dans les pratiques quotidiennes. Le «“combat” de cet habitant de Sidi l’Khiar illustre à la perfection cette dernière idée. Ce que révèle l’habitant de Sidi l’Khiar dénote d’une certaine lucidité pratique et d’une grande maturité…politique. Il sait ce qu’il doit faire pour arracher son statut de citoyen, mais sait, au demeurant, que le chemin qui y mène est long et parsemé d’embuches.

La pertinence de l’essai réside, il m’est avis, dans le fait que Mebtoul ait adopté la posture anthropologique pour le traitement de la question de la citoyenneté. La démarche est originale et, par rapport au contexte national, peu commune. On le sait depuis fort longtemps, cette question a été pour la sociologie (politique) une chasse gardée.

Mebtoul a pu, par la clarté de son écrit, la précision de ses propos, la force des arguments avancés et surtout l’audace de ses idées, nous fournir la preuve que – et par là même conforter l’assertion selon laquelle – cet « objet-concept » qu’est la citoyenneté est, pour l’anthropologie, bon à penser[2] (p.10).

En lecteur attentif d’Erving Goffman (sociologue américain), l’auteur de l’essai nous dessinera quelques fresques inspirées de la vie quotidienne, pour montrer à quel point cette dernière se révèle dans la réalité de millions d’Algériens une mise en scène. Tout est dans la théâtralisation. Cela va de ce jeune, qui privé de tout ce qui lui permet d’arracher son statut citoyen tentera de se construire l’image du bon croyant comme dirait Karima Lazali[3],à ce responsable dans le secteur de la santé qui va jusqu’à “affirmer à ses supérieurs sans honte que tout va pour le mieux, dans le but d’accentuer son allégeance à son égard” (p.154). La théâtralisation, écrit Mebtoul, serait donc le “déni du réel qu’il s’agit d’idéaliser” et ce dans le seul but d’éviter toute “perturbation” de l’institution et “tant pis si elle fonctionne dans l’opacité la plus totale” (p.155).

Dans un pays où la gestion se fait dans l’opacité et où l’argent est devenu la valeur suprême dans la société, contribuant ainsi à abimer les identités professionnelles, à marginaliser l’idéologie du mérite au profit d’un “nivellement par le bas”, où les bouches sont muselées par la suppression de toute plage de contestation, élément essentiel pour l’instauration de la “confiance” au sein de la société (p.139), entravant, chemin faisant, l’émergence de la figure du citoyen.

Ce que je peux dire pour finir, c’est qu’il s’agit là d’un écrit engagé rappelant par la violence de son ton, qui par endroits prend l’allure de la passion, L’économie de l’Algérie d’un certain Tahar Benhouria ou bien encore Les damnés de la terre de Frantz Fanon. Il est à lire absolument parce qu’au-delà du trait impulsif que je viens d’évoquer, cet essai demeure un précieux document pour comprendre cette citoyenneté, ô combien impossible.

NOTES:

[1] Une formation proposée par le département de sociologie de l’université d’Oran 2, destinée aux détenteurs d’une licence dans les différentes filières des sciences sociales. On y administre un enseignement d’anthropologie générale orienté vers l’exploration du phénomène urbain. Cet enseignement tel qu’il a été imaginé consiste dans la confrontation des acquis de la matière théorique au travail de terrain. L’enquête citée dans ce texte n’est qu’un exemple, les candidats d’un master en anthropologie urbaine sont contraints d’effectuer un série de sorties de dix jours chacune pour avoir une vision globale du phénomène urbain en Algérie.

[2]Pour formuler cette idée, Mebtoul s’est appuyé sur l’idée formulée parN. Gagné et C. Neveu « L’anthropologie et la fabrique des citoyennetés (présentation) », Revue anthropologie et société, Vol 33, n°2

[3]La citoyenneté, écrit Karima Lazali, « est constamment mise à mal. Le croyant se substitut sans difficulté au citoyen sans grandes difficultés, eu égard au naufrage et à la fragilité des institutions minées par des années de guerre intérieure ». Le trauma colonial (Enquête sur les effets psychiques et politiques de l’offense coloniale en Algérie), Koukou, Algérie, 2018, p. 40