ALGÉRIE
09/04/2018 17h:28 CET | Actualisé 09/04/2018 20h:40 CET

Pourquoi donc laisser Ketchaoua à Erdogan lorsqu’on est Bouteflika? Reportage

Le président a beau être âgé et malade, il n’a pas perdu le sens des symboles, ni celui de l’orientation.

Photo Daikha Dridi
La fantasia s'apprête pour l'inauguration de la Mosquée Ketchaoua par le président Abdelaziz Bouteflika. Alger 9 avril 2018.

Les plus matinaux sont arrivés à 7 heures, à temps pour le spectacle des véhicules de nettoyage de la commune d’Alger parcourant dans d’interminables allers-retours la placette qui fait face à la Mosquée Ketchaoua et la ruelle qui descend de la basse Casbah à la Place des Martyrs.

Aux alentours de la Place des Martyrs des policiers sont postés partout et laissent passer les badauds sans trop y regarder mais aux abords de la Mosquée Ketchaoua ne parviennent que que ceux qui sont dûment fouillés.

Un chapiteau blanc couvrant l’entrée latérale de la mosquée a été érigé. Un grand fourgon noir de la présidence s’y est engouffré. Parmi les rares présents aux abords de la mosquée, on peuple sa patience comme on peut. On se demande si ce chapiteau ne va pas servir à “revêtir de pudeur” la descente du président de sa voiture lorsqu’il viendra inaugurer la Mosquée Ketchaoua.

Mille et une questions accompagnent cette inauguration présidentielle d’une mosquée et d’une station de métro qui ne ressemble en rien à un événement bénin.

Ce lundi 9 avril est d’abord jour de la première grande sortie publique du président Abdelaziz Bouteflika depuis très longtemps.

Le déploiement autour de cet événement rare d’un président que l’on ne voit plus souvent sortir depuis son accident vasculaire cérébral en avril 2013 est spectaculaire. 

Photo Daikha Dridi
La foule samasse en contrebas de la Mosquee Ketchaoua Inauguration par le president Bouteflika Alger 9 avril 2018.

La Place des Martyrs brille, insolente de beauté, après les travaux de rénovation et ceux du métro qui ont privé pendant des années les Algérois de la place reine qui trône sur leurs coeurs: préférée d’entre toutes les places et squares d’Alger.

Les enfants commencent à affluer à l’heure où il faut se rendre à l’école, à sautiller entre les barreaux et les policiers, emplissant l’air de leur insouciance et de leur curiosité: “Wein rahou Bouteflika?!” demandent-ils en tentant de s’approcher au plus près de la mosquée.

La garde présidentielle arrive, d’un pas tranquille, les jeunes gens habillés de leurs burnous flambant neuf commencent à prendre position des deux côtés des immenses portes en bois de la Mosquée Ketchaoua. Souriants, presque nonchalants, l’ambiance est à une humeur générale bonne enfant. Les policiers sont extrêmement organisés mais pas énervés. Lorsqu’il se pose une question à laquelle ils ne sont pas sûrs d’avoir réponse, ils font appel aux services de sécurité de la présidence, en costumes cravates et oreillettes.

Des brigades de policiers en uniformes noirs passent et repassent avec leurs chiens bergers-allemands. L’arrivée de la cavalerie attire tous les regards: les chevaux sont acheminés par camions jusqu’à la place des Martyrs et leurs cavaliers les montent un à un après avoir pris le temps d’enfiler leurs burnous, d’arranger les chéchias multicolores sur leurs têtes, chacun monte son cheval dans un geste d’une élégance inouïe. La fantasia est là. 

 

La fantasia est prête et le baroud remplit l’air de ses détonations spectaculaires et de son odeur de soufre. Le dispositif de sécurité est en place, les troupes de zorna commencent à arriver accompagnant ceux qui ont le quitus pour accéder par delà les barrières à la placette de Ketchaoua: c’est l’arrivée des “associations de soutien” avec leurs drapeaux, leurs pancartes, les posters géants du président et parmi eux des femmes distribuent aux curieux derrière les barreaux des sacs de confettis.  

Souriants, presque nonchalants, l’ambiance est à une humeur générale bonne enfant. Les policiers sont extrêmement organisés mais pas énervés.

Officiellement le président Abdelaziz Bouteflika inaugure en ce matin ensoleillé la Mosquée Ketchaoua qui a été “restaurée” avec l’aide de l’expertise turque et la nouvelle station de métro de la Place des Martyrs. Officieusement, tous les présents ici se sont parés pour faire de cette inauguration celle de la campagne électorale de l’élection présidentielle de 2019. Le “cinquième mandat” tant redouté ou tant attendu, selon où l’on se situe.

Abdelaziz Bouteflika a 81 ans et il n’est plus l’homme, debout, qui est arrivé triomphalement en 1999 pour sortir l’Algérie d’une guerre civile sanglante. Mais la Place des Martyrs, le coeur battant d’Alger, ce matin, a tenté de faire croire à un remake de ces légendaires meetings de campagne: zorna, tambours, supporters électoraux, associations de chouhada et autres, représentants de zaouias vêtus de djellabas aux couleurs frénétiques pour la circonstance et arborant leurs immenses drapeaux verts, ils fendent la foule pour aller se presser aux portes de Ketchaoua.

Abdelaziz Bouteflika est aujourd’hui le président qui a changé la Constitution pour demeurer président. Il est l’homme du troisième mandat, celui du quatrième mandat et le voilà arrivé pour annoncer à tous ceux qui n’y croient pas encore qu’il faudra compter avec lui à l’élection de l’année prochaine. 

Officieusement, tous les présents ici se sont parés pour faire de cette inauguration celle de la campagne électorale de l’élection présidentielle de 2019.

 L’inauguration de la Mosquée Ketchaoua avait fait l’objet de maintes rumeurs.

Il était prévu notamment que cela se fasse conjointement avec le président turc Recep Tayyip Erdoğan lors de sa visite de deux jours en février dernier.

Mais l’événement avait été annulé, au grand dam du président turc, qui s’en était plaint à titre privé aux rares collègues de la presse algérienne qui ont pu converser avec lui lors de son passage à Alger.

“Erdogan aurait tellement voulu faire l’inauguration de Ketchaoua, c’était pour lui le clou de sa visite à Alger, il est parti très déçu de n’avoir pas fait son bain de foule algérois”, raconte un collègue journaliste qui s’est entretenu avec le président turc.  

 

C’était fin février 2018.

Aujourd’hui, 9 avril 2018, Abdelaziz Bouteflika arrive à 11h35 à la Place des Martyrs, son convoi s’achemine tranquillement vers la mosquée.

Dans la voiture présidentielle, l’homme est assis non pas à l’arrière mais devant à côté du chauffeur, les vitres ne sont pas fumées. Son regard est appuyé, il cherche le contact des personnes qui se sont amassées à son passage et il leur sourit de manière tout aussi appuyée.

Il semble déterminé et ravi.

A lui la Place des Martyrs et ses jets d’eau, ses arbres, son kiosque, ses magnifiques mosquées blanches.

A lui la station métro de la Place des Martyrs que les Algérois attendent avec impatience et incrédulité. 

 A lui la fantasia et le baroud. A lui Ketchaoua et la basse Casbah. Le président a beau être âgé et malade, il n’a pas perdu le sens des symboles, ni celui de l’orientation: c’est ici le coeur géographique, historique et affectif de la capitale.

Pourquoi donc le laisserait-il à Erdogan? Ou quiconque d’autre?